C'est l'histoire de Mohamed

 

 

C’est l’histoire de Mohamed qui a fui la Côte d’Ivoire pour rejoindre l’unique pays qui, à ses yeux, symbolisait le paradis sur terre. Mais ce pourrait être aussi celle de Joseph venu du Congo ou de Mamadou de Guinée. C’est seulement le périple d’individus qui ont été contraints d’oublier d’où ils venaient pour tenter de métamorphoser leur destin en essayant de semer de meilleures graines en un sol apparemment plus fertile. Ils y croient tous, Mohamed aussi.

C’est donc l’histoire de Mohamed qui a fui la Côte d’Ivoire pour plein de raisons, trop de raisons. D’abord parce que là-bas plus de morts que de vivants l’entourent ; parce que les gens de son ethnie, depuis plusieurs années, ne sont pas ou plus considérés comme des Ivoiriens à part entière ; parce que son dernier lien, un frère de sang et de cœur, un seul, l’unique, est déjà installé en Europe ; parce que, depuis les événements de 2001, la Côte d’Ivoire survit dans un chaos total, dans une détresse de plus en plus intense ; parce qu’il n’y a plus d’avenir pour lui sur la terre de ses ancêtres.

Lorsqu’il a pris le maigre sac qui contenait toute sa vie, Mohamed avait le choix. Il aurait pu rejoindre ce frère aux Pays-Bas ou cet ami en Italie, un autre en Angleterre ou encore aux Etats-Unis, mais il a opté pour la France car on y parle sa langue maternelle, c’est le pays de la première vraie révolution, des Droits de l’Homme et de la Liberté. Liberté, égalité, fraternité, ces mots résonnent bien mais ont-ils encore un sens aujourd’hui ? Tant d’âmes se sont perdues pour ces idéaux, bien peu ont vraiment résisté à l’usure de cette désolante réalité.

Mohamed arrive en mars 2008 dans l’empire du tout puissant Nicolas Sarkozy. Très vite des propos fort négatifs lui sont rapportés quant à l’issue de ses jours en France. Une crise économique terrible sévit, l’emploi manque, les entreprises ferment les unes après les autres, les conditions de travail sont difficiles car il y a tellement de demandes pour si peu d’offres. Trouver un logement s’avère être un véritable parcours du combattant car les prix sont exorbitants et les conditions sont draconiennes. Et, de surcroît, il devient de plus en plus ardu de légaliser sa situation depuis que le petit dictateur s’est installé au pouvoir.

Pourtant rien n’abat la volonté de Mohamed. Il est ici, il ne peut plus reculer, il n’a plus rien si ce n’est l’espoir pour continuer à avancer, comme tant d’autres avant lui et autant après. Même le diabète de type 1 décelé au détour d’un malaise presque fatal n’entame en rien son désir d’installation et d’intégration. Mohamed est fort, optimiste, décidé, car il est convaincu qu’une bonne étoile veille sur lui. Il a en effet rencontré une belle et généreuse fée, la femme de sa vie, sa bichette, sa douce et bien-aimée Sarah. Entre eux cela a été le coup de foudre. Elle est jeune et jolie, et terriblement amoureuse. Pour elle il décrochera la lune. On ne sépare pas les gens qui s’aiment. Tout s’arrangera avec le temps. Il sera régularisé, il trouvera un emploi et un logement, ils s’installeront ensemble, ils se marieront et auront des enfants. Le bonheur quoi, simple et sans fioritures, mais le bonheur dans toute sa splendeur.

Malheureusement tout ne va pas vraiment dans le sens du scénario que Mohamed s’était écrit en son esprit. Tout d’abord il y a les procédures. Incontournables, elles avancent telle une tortue avec un frein. Dans un premier temps Mohamed se doit d’abord d’être soigné. OK. Dans un second temps l’existence de Sarah c’est bien beau mais ce n’est absolument pas un argument pour demeurer sur le territoire français. S’il aime vraiment sa belle, pas de problème, bon retour à Abidjan et joyeuses noces là-bas ! Petit hic, la jeune aimée n’est ni orpheline ni sans famille. Elle a un quotidien bien établi en France et la Côte d’Ivoire ne fait pas vraiment partie des pays dans lesquels elle a envie d’établir son futur et d’élever ses progénitures.

En conséquence, le couple entame ce que je nommerais l’enfer du devoir. Les dés sont lancés mais le résultat ne s’affiche sincèrement pas dans le sens projeté. Après un séjour en foyer Mohamed s’installe dans un studio octroyé à sa fiancée par un office d’HLM en mars 2008. La jeune femme ne détient qu’un contrat à durée déterminée et Mohamed ne possède toujours aucun titre de séjour susceptible de l’autoriser à travailler. Cela fait une année qu’il a posé le pied sur le sol français, une année qu’il n’émet qu’un souhait, celui de travailler mais il est toujours sans aucune autorisation légale. L’état français prend en charge l’intégralité des soins et examens relatifs à sa maladie, l’héberge pendant plusieurs mois dans une structure où il ne débourse pas un centime, la note revient aux contribuables alors qu’il ne souhaite qu’une chose : être actif. Rien à faire, la procédure est la procédure.

En mars 2008 le couple découvre la grossesse de la jeune femme dont le bébé est prévu pour décembre. Nouvelles démarches. Compte tenu de son état, Sarah évoluant dans un job physiquement pénible est contrainte d’aligner les arrêts de travail et voit son CDD non renouvelé à l’échéance légale. Mohamed ne s’inquiète guère car avec la venue du bébé il aura un titre de séjour et il pourra enfin travailler. Hélas l’administration française et ses tonnes de lois n’envisage pas les choses sous le même angle. Au mois de juin 2009 c’est uniquement un titre de séjour provisoire de 3 mois n’autorisant l’exercice d’aucun emploi qui est délivré et il en sera ainsi jusqu’à la naissance de l’enfant.

Résultat des courses : le couple vit aujourd’hui avec les indemnités maladie de la jeune fille (environ 420 euros mensuels) ainsi que la part RSA à laquelle elle seule peut prétendre c’est-à-dire environ 210 euros par mois soit un total de 630 euros. Compte tenu de son titre provisoire, Mohamed ne peut prétendre au RSA. A la venue du bébé il aura un titre de séjour de 1 an n’ouvrant toujours aucun droit au RSA car il faut obligatoirement détenir un permis délivré pour minimum 5 ans. Etant donné la nouvelle législation en vigueur, il ne peut percevoir aucune indemnisation quelle qu’elle soit et ne peut suivre aucune formation. Les larmes pour pleurer.

Cela fait presque 18 mois que Mohamed se bat pour exercer même l’emploi le plus ingrat mais l’état français préfère assumer des prises en charge superflues, verser du RSA à sa compagne que de lui octroyer le droit de gagner dignement sa vie. Aussi, afin de ne pas être totalement inutile, tous les après-midi, Mohamed est bénévole à la Croix-Rouge.

Le cas de Mohamed n’est pas unique en France. Personnellement il s’estime heureux car il a l’amour de Sarah et ce bébé qui va bientôt arrivé. Cela lui donne l’espoir qu’il se dirige vers des jours meilleurs, même si jour après jour un sentiment de honte et d’impuissance l’envahit. Il va être père et il ne peut même pas subvenir décemment à l’entretien de sa compagne et de l’enfant qu’elle porte. Il ne dispose même pas de 5 euros gagnés à la sueur de son front et avec toute l’ardeur de son cœur pour ne serait-ce que lui offrir un bouquet de fleurs. Il est totalement tributaire d’une jeune fille de 19 ans. Car, en dépit de tout l’amour sincère et profond qu’il reçoit, des épreuves qui ne se doivent que passagères, il demeure avant tout un homme. Un être avec une intelligence, de la force et des sentiments. Un homme qui respecte les autres mais qui souhaiterait qu’il en soit de même pour lui mais comment serait-ce possible lorsque l’on ne possède même pas le droit légitime de gagner honnêtement l’argent indispensable à la survie en cette société ?

Que reste-t-il à ces pauvres âmes échouées sur notre sol dans l’espoir de trouver mieux que la barbarie qui fait rage chez eux, que la misère à tous les étages de leur pays ? A la cruauté de leurs concitoyens nous offrons l’indifférence. Ils ne mourront pas sous les balles ou dans les horribles souffrances de la famine et des maladies mais sous les regards insensibles ou dégoutés d’individus qui se croient civilisés. C’est sans remords que les multinationales spolient les richesses de leur sous-sol, c’est en toute impunité que les gouvernements occidentaux couvrent des régimes qui leur rapportent, installent et protègent des bourreaux qui les enrichissent personnellement mais c’est au nom de l’intérêt national que ces mêmes politiques affirment agir lorsqu’ils se réfugient derrière des lois qu’ils pondent pour refouler ces populations jugées indésirables. Quelques nantis occidentaux veulent bien s’en mettre plein les poches avec les trésors du sol africain puis s’arrangent à ne pas devoir en subir les conséquences. Beaucoup trop ont encore la fâcheuse tendance à croire que l’Africain est un imbécile qui se laisse dévaliser sans rechigner et accepte ensuite de crever la gueule ouverte. Viendra un jour où ces hommes et ces femmes demanderont légitimement des comptes. A défaut d’effacer l’ardoise colossale nous pourrions au moins faire preuve de reconnaissance et les accueillir avec un peu plus de respect et de faveurs que nous le faisons.

C’est l’histoire de Mohamed qui a fui la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, après 18 mois d’errance en France, il a presque oublié pourquoi tant il a échangé un enfer pour un autre. Depuis toujours Mohamed est heureux du peu qu’il a car il ne connait pas le sens des mots « très » et « trop », comme nous autres gavés de la société de surconsommation, mais désormais il a découvert un nouveau terme : « pas », celui-là même qui signifie rien. Ailleurs, en d’autres temps, il n’était que peu et ne possédait que peu. Ici et maintenant, comme tant d’autres de ses frères, il n’est rien et possède encore moins.

Hier encore il rêvait sur les cartes postales qu’il recevait du pays de Voltaire et de Rousseau, il s’évadait sur les jolis vers de Hugo ou de Lamartine, il admirait ces hommes forts qui avaient su bâtir une vraie république, un état libre et puissant. Image d’Epinal qu’un gosse se dessinait d’une contrée si lointaine. Désormais il prie pour se tromper sur la triste réalité qui s’affiche sous ses yeux. Comme des milliers d’autres Mohamed pensait que la France était le plus beau pays au monde. Il y croit encore mais souhaiterait tout de même en avoir quelques preuves concrètes. Pas de ces cadeaux inutiles, pas de ces assistances vaines, pas de ces séjours interminables passés à errer dans l’attente du pire comme du meilleur, seulement une juste reconnaissance de sa condition humaine, l’abandon de son statut de container mis en quarantaine dans la perspective d’une décision légale. S’il nous reste un soupçon de conscience, pour lui et pour tous les autres qui traversent des épreuves semblables, agissons vraiment pour que demain la France soit réellement digne de sa réputation.

Cessons de jouer aux 3 singes, arrêtons de nous voiler la face en accusant abusivement les étrangers de tous les maux de notre société. Acceptons de regarder la vérité en face, celle qui nous crie que les boulots qu’ils font nous ne les ferions jamais, que les logements qu’ils occupent nous ne les habiterions pas. Admettons que bien de nos concitoyens ont abusé de leur supériorité technologique pour voler aux Africains les richesses qui leur appartenaient. Concédons que l’aide que nous fournissons à tous ces peuples affamés est dérisoire, que nous leur vendons le matériel mais pas la technique pour l’utiliser, que nous prodiguons des conseils mais pas les protocoles de mise en place, que nous les escroquons encore en leur offrant la théorie et pas la pratique, que nous les leurrons en leur faisant croire que chez nous c’est bien mieux que chez eux, que nous sommes civilisés et instruits tandis qu’ils ne sont que des attardés sauvages.

L’Occidental se complait dans son sentiment de supériorité. Il a été le premier à… Il a surtout été le premier à mettre les autres dans le chaos et la détresse, à engendrer des idéologies destructrices. C’est facile de dominer lorsque l’on possède des armes effrayantes pour asservir de pauvres innocents ; c’est aisé de prospérer lorsqu’on y parvient par le biais de main-d’œuvre pas chère voire gratuite.

On ne peut refaire l’Histoire mais nous pourrions en avoir suffisamment honte pour changer nos comportements actuels et futurs. Prêter une écoute attentive aux propos de ces êtres qui ne débarquent pas chez nous pour y faire du tourisme mais tentent d’y trouver une issue plus florissante. Réserver des paroles chaleureuses et réconfortantes, positives et accueillantes. Tendre une main sincère et engager des actions constructives pour tout le monde. Songer que quelque part Mohamed attend que la France soit son pays jusqu’à son dernier souffle.