France de Noirs

 

 

Le gouvernement français a nommé, Mercredi 12 Novembre 2008, Monsieur Pierre N’Gahane nouveau préfet des Alpes de Haute Provence. Agé de 45 ans, Monsieur N’Gahane était auparavant préfet délégué à l’égalité des chances de la région Provence Alpes Côte d’Azur. Jusqu’ici l’information est anodine. Une nomination, une de plus, dans la valse des hauts fonctionnaires. Une promotion, bravo à l’heureux élu car la valeur de son travail est décemment reconnue. Naturellement il y a de tout cela dans le choix de Monsieur N’Gahane. Mais il y a un petit quelque chose en plus auquel je ne peux m’empêcher de penser. Tout d’abord plusieurs journaux ou articles Internet ont titré : « Nouveau préfet noir en France ».

 

Bien sûr que Monsieur N’Gahane détient cette infime « particularité » qu’il ne fallait surtout pas omettre de faire remarquer. Dans le sillage de l’élection de Barack Obama, 8 jours exactement après sa victoire, il eut été stupide que le gouvernement ne se fasse pas un peu de bonne pub en nommant une personne de couleur pour un poste à hautes responsabilités et que surtout les médias oublient de mentionner que la France aussi applique pleinement une saine politique de l’égalité des chances. Il est effectivement essentiel d’insister sur la couleur de peau d’un individu lorsque ce dernier bénéficie d’une promotion. Comme il est fortement recommandé d’appuyer sur les origines camerounaises de Monsieur N’Gahane afin que le lecteur comprenne bien que l’Etat français n’octroie pas seulement une chance à un Français à la peau sombre mais également à un homme né en Afrique.

Mais combien ont relaté que l’heureux élu est docteur en sciences de gestion et qu’il avait été vice-président de l’université catholique de Lille ? Qu’il était issu d’une famille de 7 enfants, que son père avait été inspecteur des impôts, qu’il est né à Yaoundé et n’est arrivé en France qu’à 20 ans, après avoir obtenu un baccalauréat scientifique ? Que son objectif initial n’était que d’étudier pendant 4 ou 5 ans en France puis de retourner dans son pays ? Que dès son arrivée il a été témoin d’actes racistes, que choqué il avait décidé de rentrer mais que sa famille l’a persuadé du contraire ? Combien ont rapporté que c’est  la crise économique qui a sévi dans la seconde moitié des années 80 en Afrique qui l’a contraint à demeurer sur notre sol  et à soutenir une thèse de doctorat en sciences de gestion à l’université catholique de Lille où, par la suite, il est devenu maître de conférences ? Combien ont stipulé qu’en 1996, à 33 ans, il est nommé doyen de la faculté libre des sciences économiques de l’université catholique et qu’en 1997 il en est le vice-président ? Très brièvement, quelque part… Ce n’était pas primordial ! Puis de rectifier que Monsieur N’Gahane n’était pas le premier « Noir » à accéder à un tel poste, que des préfets antillais l’avaient précédé mais qu’il était le premier d’origine étrangère. Comme par hasard ! Au lendemain du choix de Barack Obama (pour moitié d’origine kényane) le gouvernement n’avait qu’un candidat d’origine camerounaise à féliciter et donc promouvoir ? Non que je dénigre les qualités de Monsieur N’Gahane, loin s’en faut, mais que je suppute que les dirigeants ont voulu se servir de ses compétences pour démontrer qu’ils étaient tout aussi tolérants que les Américains face à l’urne.

Naturellement on va nous bassiner les oreilles sur l’égalité des chances… L’égalité des chances, grande cause nationale pour l’année 2006 : une charte de la diversité, un Grand Prix de la diversité 2006 en entreprise, un collectif d’associations présidé par Daniel Picouly, des grandes actions à mener dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, du logement et de la politique de la ville, lutte contre les discriminations, pour la parité hommes/ femmes, démarches en faveur des handicapés… Des paroles, des paroles, et fin 2008 la France en est toujours au même stade : les médias font un gros titre du choix d’UN préfet à la peau noire d’origine camerounaise ! Pour combien d’oubliés ?

Même Monsieur Azouz Begag qui a été ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances du 02.06.2005 au 05.04.2007 sous le gouvernement de Monsieur Dominique de Villepin évoque dans son essai « Un mouton dans la baignoire » sa difficile adaptation à la vie gouvernementale ainsi que les déboires qu’il a connus à son poste.

Même Madame Rama Yade-Zimet admet dans un entretien qu’elle a accordé à la sortie de son ouvrage « Noirs de France » que l’on « peut faire semblant de croire, comme on le fait depuis 30 ans, que le modèle traditionnel d’intégration marche pour les Noirs. On peut aussi tourner autour du pot avec des concepts aussi creux que l’égalité des chances qui n’ont pas fait avancer les choses d’un iota ».

La France compte à peu près 64 millions d’habitants. La population originaire d’Afrique noire est estimée à environ 5 millions soit 9% de la masse totale (12.4% d’Afro-américains aux USA en comparaison). Les DOM-TOM, majoritairement noirs, représentent environ 2 600 000 âmes. Notre pays comporte donc environ 7 500 000 personnes de couleur noire soit 12% de la population globale.

Parmi toutes ces personnes il s’y trouve sans aucun doute des acteurs valeureux, des grands comiques, des excellents chanteurs, des journalistes talentueux, des politiciens et politiciennes motivées, des inventeurs de génie, des stylistes novateurs, des écrivains inspirés… Des êtres ordinaires dotés de dons qui auraient du leur ouvrir indubitablement les portes d’une certaine notoriété s’ils n’avaient pas été noirs ! Où Sont nos Barack Obama, nos Will Smith, Denzel Washington, Forrest Whitaker, Don Cheadle, Jamie Foxx, Eddy Murphy, Oprah Winfrey, Beyonce, Alicia Keys, Jay-Z, Kanye West, Akon, Ahmad Rashad ?...

Alors qu’une agence d’études et de conseils en marketing et communication mène des enquêtes de marché et des sondages auprès des populations afro-françaises, signe que ces personnes représentent un panel non négligeable en parts de marché, la France « oublie » de leur rendre un digne hommage en les intégrant au sein de ses VIP. Aucune série télévisée n’invite de héros de couleur avec un rôle digne de ce nom, aucun film français n’est capable d’offrir une tête d’affiche à un Noir. Hormis Harry Roselmack et Audrey Pulvar, pas un seul visage « bronzé » dans la mire du petit écran !

Par contre dans le milieu sportif, nul n’oublie les aptitudes physiques des Noirs et on n’hésite pas un instant à naturaliser vite fait bien fait n’importe quel Africain apte à nous fournir une médaille ou un titre. Tandis que son frère de misère inapte à courir derrière un ballon ou incapable de briller avec une raquette devra ramer pendant des mois pour potentiellement espérer obtenir un titre de séjour à durée de vie limitée voire très limitée, gagnera la chance de travailler comme agent de sécurité et de vivre dans un foyer Adoma ou un appartement miteux dans une ZUP.

L’égalité des chances. Une utopie pour des milliers de gens de couleur qui croient vraiment que la France, dont naguère ils étaient une colonie, est un eldorado où s’offrira enfin pour eux un espoir de vivre debout. Ils rêvent à la France de Yannick Noah, une des personnalités préférés des Français, à celle de Zinedine Zidane ou de Thierry Henry mais ils ne savent pas encore qu’ici Barack Obama est un mythe, une légende vivante, un de leurs frères élu dans un pays très lointain, un héros qui, comme tous les héros, peuplent les livres d’Histoire et d’histoires et seulement ceux-là…