Il en va de même pour tout

 

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C’est avec un faste grandiose que s’est déroulée,  dans la soirée du vendredi 27 juillet 2012, la cérémonie d’ouverture de la trentième olympiade de l’ère moderne. Tellement éblouissant et débordant de créativité, ce spectacle a ravi, faisant l’unanimité de ceux qui ont, directement ou indirectement, suivi son déroulement. Gagné par l’enchantement, c’est plus d’un milliard d’individus qui, pendant trois heures, ont pu oublier la triste réalité du quotidien.

Multiples tableaux animés, feux d’artifices plus splendides les uns que les autres, participation de nombreuses célébrités, le tout arrosé d’un humour « so british » : en dépit du côté toujours un peu kitsch de ce genre d’événement, la fête, orchestrée par le cinéaste Danny Boyle, a été somme toute réussie.

Toutefois, derrière ce rideau somptueux, demeure la sombre évidence d’un monde plongé dans une crise sans précédent, et ce à tous les niveaux.

Comment, malgré tous les efforts déployés et le franc succès qui en découle, peut-on, même ponctuellement, devenir amnésique quant au contexte global dans lequel il se déroule ?

Il est incontestable que tout être humain, normalement doté d’intelligence et de raison, ne peut intégralement apprécier ces réjouissances s’il détient un minimum de conscience.  D’autant que, le reste du temps, il est baigné en permanence dans une société en plein chaos.

Même en relativisant les choses, il est matériellement impossible de faire une impasse sur la situation financière, économique, écologique et sociale de notre monde. Il suffit de parcourir les journaux des kiosques ou télévisés, de surfer sur internet, pour se rendre compte de l’ampleur de la catastrophe. Inondations ou canicule à droite, sécheresse, incendies et séismes à gauche. Révolutions et affrontements sanglants ici, attentats meurtriers et dictatures là-bas. Entreprises qui ferment ou délocalisent, chômage, grèves, pertes de pouvoir d’achat, faillite, surendettement, familles sans logement survivant dans des conditions plus que précaires, misère à tous les étages. Famine, épidémies. Sans oublier les actes délibérés de pollutions qui empoisonnent la planète à petit feu. Sans omettre également tous ces faits divers qui obscurcissent encore plus ce cadre fort affligeant : les déséquilibrés qui tirent sur tout ce qui bouge ou suppriment avec une violence rare tous leurs proches, les déprimés qui se suicident car incapables de supporter le rendement imposé par leur hiérarchie professionnelle, les règlements de compte entre gangs mafieux, les braquages qui tournent mal… Le paroxysme du pire !

Tout va mal. Et ce n’est pas trois heures de gala au coût indécent qui vont effacer l’ardoise. Bien au contraire ! Etant donné les circonstances, les règles de bienséance auraient exigé un peu plus de modestie.

Hélas cela conforte ceux qui prônent que, quelle que soit la conjoncture, la vie continue. Show must go on !

D’autres avanceront qu’il faut bien un peu de magie afin de gommer tous les gros nuages, pour ressusciter un infime espoir. Pourtant l’illusion n’est qu’une oasis perdue au milieu d’un immense désert ; une fois la halte effectuée, il faut bien reprendre son chemin et le voyage n’en est que plus pénible car demeure le souvenir exquis des heures ainsi que l’amertume des regrets.

C'est notamment à ce titre que nous sommes en droit de nous interroger : pourquoi cette imagination tellement prodigue lors de l’organisation de telles cérémonies demeure-t-elle aussi stérile lorsqu’il s’agit de trouver des solutions efficaces à tous les problèmes dont souffre notre civilisation ? Doit-on en déduire que seuls les artistes sont fertiles en leur domaine ?

Certains diront que chacun évolue dans sa sphère, que ce ne sont pas les mêmes budgets… Pas les mêmes budgets ! Le monde croule sous les difficultés mais l’on fait la fête à Londres car ce ne sont pas les mêmes budgets… Ce type de réflexions a toujours eu le don  de m’énerver. D’autant plus à l’époque de la mondialisation. La famine terrasse plus d’un milliard d’humains mais ce sont 12 milliards d’euros qui sont dépensés pour organiser ces Jeux, sans compter les  42 millions de dollars de la cérémonie d’ouverture ! Ce ne sont pas les mêmes budgets !... Désolés pour tous ceux qui crèvent de faim… Ils peuvent toujours se soulager en admirant le luxe du spectacle londonien, même si cela ne nourrit pas son homme… Pas les mêmes budgets ! Cela reviendrait à dire que, lorsqu’il manque 200 euros au sein  d’un foyer afin de régler la facture d’électricité ou pour remplir l’assiette des enfants,  on ne touche pas aux économies placées pour les vacances !

Indécence ! Hypocrisie ! Illusions ! Les maîtres qui tirent les ficelles se moquent bien de la pauvreté ou des soucis du citoyen lambda. Tout ce qui ne les atteint pas,  les indiffère. Simplement. Et ils sont passés experts dans l’art d’anesthésier les classes en souffrance en leur balançant impunément ce style d’événements.

Quoiqu’il en soit, le déshérité, l’oublié du partage, le malheureux abandonné dans son indigence, n’est plus le sot qui se laisse manipuler impunément et perpétuellement. Un jour surviendra le réveil et il sera brutal voire extrêmement furieux.

Dans les mois à venir les indignés seront de plus en plus nombreux et leur révolte sera farouche.

Cela me rappelle la victoire de l’équipe espagnole lors du dernier Euro de football. L’euphorie a été de courte durée. Les Espagnols ont certes été fiers de ce triomphe mais également lucides. Le trophée a flatté leur orgueil national mais n’a en rien métamorphosé la cruauté de leur quotidien. Ils s’en sont réjouis. Momentanément. Seulement.

Il en va de même pour tout…

 

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