J'ai descendu dans mon jardin

 

 

L’hiver s’attarde, l’hiver s’acharne, au dehors comme à l’intérieur. Après tant de mois passés à affronter le froid, la pluie et le vent, la grisaille a également envahi les esprits. Pourtant blottis derrière l’écran protecteur de nos fenêtres, nos corps frissonnent et nos cœurs s’impatientent de pouvoir admirer à nouveau les arbres élégamment vêtus de leur feuillage tout neuf, ce vert si apaisant qu’il rassure jusqu’aux âmes les plus tourmentées.

Malheureusement ce sont les tempêtes, les averses diluviennes puis le gel et les bourrasques de neige qui sévissent encore. Intempéries, grandes marées, inondations, des dizaines de foyers qui ont tout perdu, tragédies des temps modernes. L’homme victime d’une nature qu’il croyait avoir asservie. Des êtres subissant les conséquences dramatiques des actes irresponsables des plus irrespectueux. De tout cœur je compatis mais je ne peux m’empêcher de songer qu’il était à prévoir que l’on ne devait pas badiner avec la nature.

Contrainte de demeurer à domicile, compte tenu des conditions climatiques, telle une prisonnière dans sa tour de béton et de verre, j’observe le monde pétrifié qui s’agite sous mes yeux. Des rues surchargées de villas et d’immeubles m’encerclent. Au loin la forêt dresse ses silhouettes décharnées. Je me prends à imaginer la sève vibrante en ces troncs, de cette vie latente en ces branches qui ne demande qu’à éclater dans un festival de fraîcheur. La symphonie de la renaissance. Tels ces squelettes efflanqués j’attends avec impatience ce renouveau. La vie est en moi mais l’endroit et la saison ont anesthésié toute envie.

Je me languis de retourner au jardin. Mon jardin. Naguère je jouissais du privilège exquis de passer mes heures au sein d’une maison niché au creux d’un beau terrain peuplé d’essences rares, agrémenté de bassins et nanti d’un joli potager. En ces temps de faveur je n’étais point consciente de ma fortune suprême. Désormais je dispose d’une parcelle  bien plus infime que celle que je détenais hier mais, aujourd’hui, c’est avec un bonheur absolu que j’ai l’intention de profiter de ce lopin. Préparer la terre, choisir avec précaution les semences et les plants, agencer minutieusement le moindre espace, mettre en place les cultures, les arroser et les chérir afin de profiter d’une récolte généreuse. Recevoir les dons de cette terre avec une joie indescriptible parce que rien n’est supérieur aux offrandes de la nature. Pour autant faut il l’admirer sans la bouleverser, la respecter, lui donner énormément d’amour avant d’en attendre des hommages en retour. Cesser de bafouer sa liberté, de la détruire et de la polluer.

Bientôt je passerai des heures pour m’occuper de mes tomates et de mes fraisiers, des pommes de terre et des haricots verts ; je planterai de la ciboulette et du basilic, de la rhubarbe et des soucis ; j’installerai la pivoine que ma fille m’a offerte et j’aiderai les enfants à semer des fleurs. Cet été je consacrerai beaucoup de temps à ma binette et mon arrosoir puis je me reposerai sous le grand saule tout en songeant au travail immense que produit la nature afin de m’offrir ces fruits et ces légumes que j’espère. Lorsque je les cueillerai je penserai à la belle complicité qui nous unit, je n’aurai pas la prétention de posséder des talents géniaux, de me sentir supérieure à un univers existant depuis des millénaires car je suis toute petite et la Création est grande… J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin, gentil coquelicot Mesdames… Gentil coquelicot.