Je suis retournée au jardin

 

 

Le soleil est enfin revenu et un peu de chaleur aussi. Cela fait du bien au moral après tant de semaines de grisaille et de froid. J’en ai profité pour retourner au jardin. Logeant en appartement, je fais partie de ces privilégiés qui ont tout de même la chance de disposer d’un jardin familial. L’octroi est récent puisqu’il nous a été annoncé un peu avant Noël. Ce fut un magnifique cadeau mais que je n’ai pu qu’admirer pendant quelques mois sans pouvoir y toucher, compte tenu de la mauvaise saison.

Les beaux jours sont enfin de retour. Nous avons nettoyé le jardin, préparé la terre ; j’ai dessiné un plan d’agencement puis nous avons tiré les cordeaux afin de matérialiser mon projet. Un ancien châssis sera utilisé pour les aromatiques : je me suis fait plaisir en associant les plus traditionnelles comme le persil et la ciboulette avec diverses variétés de menthes, de la bourrache et de la rue ; une parcelle carrée est réservée aux petits fruits comme les fraisiers, les framboisiers et autres mûriers ; une belle portion sera pour les pommes de terre ; la plus grande pièce est quant à elle retenue pour un large panel de légumes tels les haricots verts, les salades, les tomates ainsi que les courgettes et les petits pois. Nous n’avons pas oublié de planter plusieurs pieds de rhubarbe car j’apprécie en faire des compotes ou de la confiture. Le tout sera encadré par une clôture de vignes diverses. Sur le papier ce potager semble magnifique, pourvu que le résultat soit à la hauteur de nos espérances.

Aujourd’hui je suis donc retournée au jardin. C’était en début d’après-midi. A cette heure précise, l’essentiel des jardiniers sont des retraités. Nos voisins les plus proches s’activaient déjà dans leur terrain. Certains en profitaient pour renouer le dialogue interrompu par l’hiver. Tous nous ont accueillis chaleureusement, nous encourageant même dans notre tâche. Certains petits détails sur les cultures réalisées par notre prédécesseur nous ont été généreusement fournis. L’un plantait des échalotes et des oignons, l’autre parachevait l’aplanissement de son sol. Il y avait une grand-mère installée sur une vieille chaise qui admirait le travail de la génération plus jeune. Plus loin une dame reconsidérait tout l’aménagement de son jardin, arrachant des touffes desséchées, déplaçant des plantes, structurant différemment ses massifs. Elle était accompagnée d’un joli chien de taille moyenne. Plus tard, lorsqu’elle a décidé de cesser sa besogne, elle s’est arrêtée à ma hauteur et nous avons échangé quelques paroles plaisantes. Elle m’a confié qu’elle cultivait essentiellement des fleurs qui produisaient à foison et, qu’en conséquence, si je le souhaitais, elle m’en offrirait. Je fus agréablement surprise de ce court entretien qui me toucha profondément tant par sa spontanéité que par sa générosité. En fin de journée, ce sont des personnes plus jeunes mais toutes aussi cordiales qui sont arrivées dans les jardins. Petit à petit chaque enclos posséda son locataire qui s’activait à diverses activités. Les automobiles, les bicyclettes et les piétons allaient et venaient dans les allées.

Nous en avons profité pour planter nos premières salades, sous tunnel, naturellement : de la batavia, de la laitue à couper et de la mâche. Nous ne disposons pas encore d’eau courante ; celle-ci sera rétablie au cours de la première quinzaine d’avril ; en attendant nous utilisons l’eau de pluie récupérée dans un gros bidon bleu. Mon mari a réparé la gouttière et installé un deuxième récupérateur. Il a taillé le gros laurier car il gênait le passage puis il a commencé à passer la griffe dans la future parcelle des pommes de terre. Le sol est envahi par des petites branches mortes qui tombent de l’immense saule pleureur situé à l’entrée de notre jardin. Cet arbre est certes plaisant pour l’ombre bienfaisante qu’il procurera cet été mais son ramure gigantesque laisse échouer une multitude de déchets qui compliquent notre travail. Plusieurs jardiniers avertis nous ont conseillé de l’abattre car ses racines sillonnent dans le terrain mais cela nous fait au cœur de devoir condamner un si bel arbre. Aussi nous plions à ses caprices et consacrons plus de temps à nettoyer ses dégâts.

Demain je reviendrai car la météo devrait encore être favorable et la position de la lune est propice à la plantation des petits fruitiers. Nous avons déjà installé une protection sur le sol afin de limiter la propagation des mauvaises herbes donc nous n’aurons plus qu’à implanter les arbustes. Je me réjouis d’avance de cette opération car chaque mise en terre est un geste supplémentaire pour concrétiser mon aménagement. Petit à petit mon rêve prend forme.

Je retournerai au jardin car je suis tellement heureuse de revoir tous mes si charmants voisins, ces passionnés du potager et de la culture, comme moi. Ici il n’y a pas d’âge, pas d’origines ou de statut social, uniquement des êtres férus de jardinage, conscients des richesses que la nature peut prodiguer, soucieux de produire des légumes et des fruits sains, désireux de s’octroyer du bon temps à l’air libre pour tenter de produire de belles récoltes. Ici tout le monde est locataire de son petit lopin de terre, il n’y a pas de jalousie seulement des gens simples qui, comme autrefois, cultivent paisiblement leur potager. Dans notre monde dominé par les technologies, faisant la propagande du meilleur à tout prix, noyé dans un stress permanent compte tenu des résultats toujours plus élevés à fournir, il est bon de se retrouver au sein d’un tel environnement.

Je retournerai encore au jardin car la saison des semis et des plantations ne fait que débuter et j’ai encore beaucoup de travail à accomplir. Je reviendrai cet été pour arroser, désherber et récolter ; pour m’installer sous la fraîcheur du saule, profiter paisiblement du temps qui passe et admirer mes fruits, mes légumes et mes fleurs. Quel beau voyage que celui fait au jardin !

 

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