L'accoutumance à l'idiotie

 

jean-claude-guillebaud.jpg

 

Dans un article paru dans le TéléObs N° 2256/753 du 31 janvier 2008, Jean-Claude Guillebaud dénonce, via un article savoureux, une nouvelle forme d’accoutumance, des plus dangereuses et en pleine expansion : l’accoutumance à l’idiotie.

Ce phénomène étant des plus inquiétants et les propos de Mr Guillebaud traduisant bien ma pensée, je reproduis ci-dessous l’intégralité de l’article diffusé au sein du magazine télé de l’hebdomadaire national.

 

«  Invité récemment sur France Inter, Alain Finkielkraut n’avait pas tort de s’alarmer d’un phénomène médiatique en plein essor : l’anti-intellectualisme. C’est un fait : à la radio ou à la télévision, il est devenu très tendance d’ironiser sur les « intellos » (ces coupeurs de cheveux en quatre), voire la culture elle-même. Ce n’est pas un très bon symptôme ; d’autant moins que, dans le même temps, une étrange indulgence pour la bêtise suinte du tout-venant radiophonique et télévisuel. Cette indulgence-là, avec sa fade gentillesse, finit même par constituer un politiquement correct à la française, si l’on peut dire. Nul n’ose plus guère protester contre le crétinisme criard répandu sur les ondes. Comme si chacun redoutait d’afficher je ne sais quel élitisme et préférait se taire libéralement devant la rigolade creuse, le discours vide, la niaiserie péremptoire ou l’ignorance bavarde. A moi Bigard !

Cette sottise qui rebondit sans entrave d’une fréquence à l’autre, ce gnangnan qui prolifère, tout cela finit par constituer une sous-culture hégémonique dans laquelle nous baignons du matin au soir. Cela va des pubs ânonnées à l’intention des attardés mentaux aux gloussements de l’animatrice à voix de fillette, en passant par la suavité copain-copain du show-biz, le volapük redondant des dépêches, le pédantisme convenu du commentaire ou la convention assez tarte des dialogues interactifs. Le tout ponctué par ces « bings », ces « glups » ou ces « schwings » des pubs radiophoniques. Misère ! Cette bêtise primesautière envahit l’espace comme un chiendent que l’on aurait, depuis belle lurette, renoncé à combattre. Cela veut dire que se trouve progressivement réévalué à la baisse le seuil d’intelligence minimale en deçà duquel il serait plus raisonnable de fermer l’antenne. Involontairement, on favorise ainsi une accoutumance insidieuse à l’idiotie.

Reste à se demander pourquoi tout cela. De quelle logique procède, finalement, cette vilaine glissade. De lois du marché et de l’audience ? C’est ce qu’on est d’abord tenté de conclure. Le racolage angoissé de la ménagère de moins de 50 ans ou du jeune auditeur acheteur de DVD incite à ratisser large en étalonnant au plus bas le niveau culturel. Ici comme ailleurs, en quelque sorte, M. Audimat et Mme Médiamétrie produiraient mécaniquement de la bêtise pour la seule raison qu’elle est la chose du monde la mieux partagée, la plus « fédératrice », comme on dit.

Mais ce n’est sûrement pas la seule raison. Derrière l’indulgence globale dont bénéficie la sottise, on devine une disposition d’esprit plus dangereuse. Elle n’est pas si éloignée de qu’on pourrait appeler le « différentialisme » culturel. Celui-là même qui s’interdit, par exemple, d’établir la moindre hiérarchie entre un concerto pour piano et orchestre de Mozart et un rap rudimentaire. Celui-là même qui, sur les campus américains, remet vertement à leur place Platon et Spinoza, disqualifiés en tant qu’auteurs blancs, occidentaux et morts.

En vertu de cette démagogie, la tonitruante rumeur médiatique serait confusément perçue comme une espèce de culture à part entière, une « sensibilité » différente qu’il s’agirait, au fond, de réhabiliter, ou, à tout le moins, de ne pas humilier. La niaiserie se trouve promue du même coup au rang de minorité opprimée qu’il est coupable, méchant, élitiste, voire fasciste, de mettre en cause. La première énormité venue et le plus détestable des calembours équivaudraient ainsi à une « fraîcheur » digne de respect. Discours implicite adressé à l’intello : « Ramène pas ta science ! »