Le French Dream des Noirs

 

 

S’il est une évidence depuis quelques mois, c’est bien celle que l’élection de Barack Obama fait souffler un vent d’espoir sur la communauté noire internationale. Ce triomphe a fait voler en éclats les ambitions les plus folles car derrière la joie et la fierté d’un tel triomphe la voix de Martin Luther King est encore perceptible par delà la tombe.

Conscients de l’urgence à profiter d’une telle vague, la communauté noire de France n’hésite à scander son « Yes, we can » et à solliciter ouvertement une visibilité légitime en souhaitant l’accès à des postes  prestigieux. Pour tout un chacun l’espérance de réussite ainsi que sa reconnaissance sociale est un concept logique ; la notion de valeur professionnelle se définit sur des critères d’études et d’expérience non point selon la couleur d’une peau ou selon des quotas représentatifs au sein de la société dans laquelle elle évolue. Pourtant il y a fort à parier que le pouvoir en place en France ne soit pas encore apprêté à offrir à ses Noirs la place au soleil à laquelle ils peuvent prétendre.

Car la réponse officieuse et insidieuse qui se murmure dans les alcôves du pouvoir serait, selon plusieurs articles que j’ai eu le loisir de parcourir dans la presse française, que, d’une part, l’histoire des Noirs de France en métropole est beaucoup trop récente pour être prise véritablement en considération et que, d’autre part, leur nombre serait trop « insignifiant » pour exiger une représentation significative.

En effet, les cinq millions de Noirs, toutes origines confondues, ne seraient, selon une démographe, qu’un « chiffre farfelu » inventé de toute pièce par des associations prêtes à dénombrer « la moindre peau bronzée » afin d’acquérir de l’importance en politique. D’un coup de baguette magique, il ne demeure plus que 1.7 million de Noirs qui, toujours selon notre démographe, ne représenteraient que 4% de la population. Pause. J’ai déjà un problème : 4% de 64 500 000 habitants cela fait 2 580 000 âmes. La gente dame nous a passé 800 000 personnes à la trappe !

Estimons-nous heureux puisque, de toute façon, ces individus, difficiles à cerner, appartiennent majoritairement à une classe moyenne. Donc pas de quoi prétendre au pouvoir ! Et l’article de poursuivre  en avouant noir sur blanc que leur acceptation sur le sol de la métropole française a été de paire avec l’abandon d’un certain prestige pour l’élite et de citer sans honte particulière l’exemple de Monsieur Amadou Soumaré, titulaire d’un master d’informatique, qui œuvre tristement comme chauffeur de taxi. Bravo la France !

Ils étaient ingénieurs ou professeurs, journalistes ou fonctionnaires dans leurs pays, dans « NOS » îles ou nos anciennes colonies, cette fierté d’antan dont les manuels scolaires ne parlent même plus, ils se retrouvent chauffeurs de taxi ou de bus, balayeurs ou agents de sécurité ; leurs épouses sont aides-soignantes ou femmes de ménage. Ils sont venus pour fuir la misère ou la guerre. La France les a installés derrière un voile pour ne point avoir honte de sa propre lâcheté. Les anciens vivent accrocher à RFI et ont reporté leurs rêves sur leurs progénitures. Ces enfants sont ingénieurs, avocats ou médecins ; ils sortent de Centrale ou d’HEC. Que vont-ils devenir ? Des cerveaux invisibles ? Seulement parce que ce pays refuse d’admettre qu’un Noir instruit est un homme qualifié aussi compétent que son voisin blanc ?

Devront-ils, comme Monsieur Olivier Bouchez, antillais et pharmacien (non ce n’est pas incompatible !), effectuer le parcours du combattant pour décrocher un logement où bon leur semble et abdiquer car l’adversaire est véritablement trop odieux ? Seront-ils contraints encore longtemps comme Monsieur Patrice Schoendorff, ancien chef d’un service de psychiatrie dans le Rhône, de justifier de manière indécente de leurs capacités simplement parce qu’il est issu d’un métissage franco-camerounais ? Ou obligés comme Idriss, diplômé de gestion, qui a ramé pendant des années à un poste de gardien de foyer avant de décrocher un job à sa mesure ?

Deux fois plus de diplômes, trois fois plus de compétences professionnelles, quatre fois plus de bienséance et cinq fois plus de raisons de fermer son clapet et de ne rien réclamer ; voilà ce qu’est la perspective d’existence d’un Noir en France !

Même la réussite n’efface pas les discriminations car subsiste le regard étrange de ceux qui s’adressent à vous avec pitié, dégoût ou crainte, comme si vous étiez un extra-terrestre pitoyable ou terrifiant… Car la perception du Noir en France oscille toujours entre l’admiration « mode » qu’insuffle un courant « black is beautiful », l’étonnement face à un « sauvage » apte à décrocher des diplômes et le cliché persistant du Noir délinquant issu des mêmes gangs que ceux du Bronx. Dans les années 1920, se véhiculait l’image du « bon Noir », encore très proche de l’esclave servile qui faisait la courbette et ne disait mot, que l’on apposait sur les boîtes de Banania et faisait les beaux jours de la Revue Nègre. Le Français était habitué au caractère lisse de ces hommes et de ces femmes, principalement des ultra-marins, dont il abusait outrageusement. Aujourd’hui la population noire de métropole est majoritairement issue de l’Afrique subsaharienne, bien que souvent bien moins nantie au niveau du bagage scolaire lors de la première vague de migration, elle est beaucoup plus ambitieuse que son frère des îles. A l’invisibilité souhaitée des aînés succède un désir de reconnaissance normal.

Qu’elle le veuille ou non, la France est un assemblage de diversités. Toutefois, afin d’éviter le pire, il est grand temps que nous cessions de copier le modèle américain au sein duquel les êtres vivent les uns à côté des autres et non les uns avec les autres. Les individus de la communauté noire ne devraient pas tenter de créer »un nouvel homme noir » mais se vivre français avec des français, dans leur pays, la France. Tout comme Barack Obama s’est bien gardé de se présenter comme le « candidat noir »…