Lettre ouverte aux innocents

 

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Lorsque j’étais enfant je rêvais de dévaliser toutes les boutiques de jouets sans penser que mon enfance ne serait jamais assez longue pour que je les utilise tous ;  de porter les splendides robes de princesse de Sissi sans même réfléchir qu’en définitive c’était un véritable calvaire à supporter et qu’en plus elles étaient totalement passées de mode ;  de ne pas travailler à l’école parce que c’est fatiguant, omettant naturellement que l’illettrisme le plus total n’offre aucune perspective professionnelle ;  et de faire un tas de bêtises car c’est franchement hilarant surtout lorsque l’on brave les fameux interdits dressés par les parents, éludant bien évidemment les potentiels dangers encourus par mes sottises.

Bien sûr rien ne s’est réellement passé comme je le souhaitais, heureusement du reste. Toutefois même si je n’ai jamais détenu une kyrielle de jeux ou les toilettes de la célèbre impératrice autrichienne, j’ai vécu une enfance heureuse durant laquelle je me suis attachée à être une élève exemplaire ainsi qu’une enfant sage. Néanmoins, au sortir de l’adolescence, subsistait au fond de moi une stupide pointe de regrets.

En effet, longtemps j’ai cru qu’un enfant, qui n’a pas décidé de venir au monde mais y a été parachuté par le seul désir de ses géniteurs, devait disposer du meilleur voire du superflu que l’on puisse lui offrir. Allant volontiers à l’encontre des conseils prodigués par mes aînés, je me suis tellement investie à vouloir fournir l’extraordinaire à mes progénitures que je l’ai fait au détriment même de mes propres besoins et régulièrement au-delà du raisonnable. Ayant prétendument souffert de limites trop étroites au sein de mon éducation, j’ai également choisi d’être une mère libérale. Communication, compréhension, pardon. J’ai passé des années à explorer ces trois termes ; j’en ai tellement abusé qu’au final le bourrage de crâne a fini par hanter mes jours et mes nuits.

Régulièrement mon père me répétait que mes enfants en avaient trop. Comment osait-il tenir de tels propos aussi cruels quand, ici et maintenant, des milliers d’enfants meurent chaque jour, qu’autant sont gravement malades et que trop peu atteindront l’âge adulte. Je m’indignais outrageusement… sans songer intelligemment que mes chérubins étaient loin d’être socialement aussi démunis et abandonnés que les malheureuses victimes des pays les plus pauvres ; sans vraiment réaliser qu’ils avaient vu le jour au sein d’un foyer disposant d’un domicile bénéficiant de tout le confort moderne, d’un pays nanti d’un enseignement de haut niveau et d’un système de santé accessible à tous. Je ne retenais qu’un paramètre : leur donner tout ce dont je n’avais pas profité. C’est-à-dire l’inutile.

Ce n’est que plus tard, trop tard, que je me suis aperçue combien mes excès étaient dérisoires voire fâcheux pour l’acquisition des vraies et justes valeurs. Ce n’est que plus tard, trop tard que je me suis rendu compte que mon indulgence, ma tolérance extrême, m’avaient condamnée à être devenue l’otage de mes enfants qui me faisaient « chanter » par les sentiments.

Impossible  d’effectuer une marche arrière, l’acquis se devait de demeurer. Désormais les aînés ont pris leur envol. Ils se sont installés assez loin pour ne point être contraints de me rendre visite régulièrement. Ils ont leur vie et se moquent pas mal de la mienne. Lorsque je me permets de leur faire remarquer leur ingratitude, ils rétorquent qu’ils n’avaient rien demandé et que j’ai vraiment un sale caractère pour leur faire de telles remarques. Quant à leurs dérives d’adolescents, c’est à moi de comprendre qu’à cet âge on est passablement insouciants. Des mauvais moments à passer. En fait, aujourd’hui encore et vraisemblablement pour toujours, je ne dispose pas du moindre droit à leur encontre. J’en ai fait des tyrans qui m’imposent leurs lois.

Le pire n’est pourtant pas encore délivré. Le cadet de mes fils, élevé dans le même amour que ses frères et sœurs, que j’ai si ardemment désiré en dépit d’une venue au sein d’un couple en pleine déconfiture, que j’ai choyé comme la prunelle de mes yeux, après une enfance chaotique durant laquelle j’étais régulièrement convoquée devant ses responsables scolaires à cause de ses débordements caractériels, me fait désormais subir une crise existentielle. Monsieur renie son nom et souhaite en changer, a oublié son prénom et s’en est octroyé un nouveau, se fait suivre par un psychiatre car il est intimement convaincu n’avoir toujours été qu’un martyr ! Epuisez-vous dans une disponibilité indécente pour vos enfants, asséchez vos comptes en banque afin qu’ils vivent comme des princes et au final ils vous gratifieront d’une analyse chez le psy !

J’ai passé des années entières à ne vivre que pour mes progénitures, cherchant inlassablement le meilleur moyen de les rendre heureux, sans cesse à l’écoute de ce dont ils avaient besoin, apaisant leur moindre bobo, compatissant à leur plus petite peine, accomplissant des centaines de kilomètres pour les accompagner chez des copains, à des soirées, les récupérer à la sortie des cours et même cautionner des absences injustifiées pour en arriver là !

Bien sûr je ne regrette rien et si c’était à refaire je pense que je recommencerai en commettant sans doute les mêmes erreurs car on ne se change pas. Viscéralement j’ai besoin d’être excessivement aimante et généreuse mais consciemment j’admets que je me suis condamnée toute seule à des années de souffrance. Ne pas mettre de limites à la communication engendre inévitablement des débordements qui conduisent un jour ou l’autre à des manques de respect. L’enfant ne nous considère plus tel un parent, une autorité mais au même titre que ses camarades de classe. Ne pas poser d’interdits, de règles ou de méthode provoquent des effets tout aussi indésirables car le gamin se croit tout permis, le monde lui appartient. Les autorisations ponctuelles ou les achats exceptionnels deviennent des dus incontournables. Le parent se retrouve pris à son propre piège du libéralisme trop exagéré. La reconnaissance n’est régulièrement pas à la hauteur du dévouement engagé.

Au vu de mon expérience, et même si tous mes enfants ne sont pas aussi ingrats car il faut tout de même que je conserve une logique reconnaissance à ma fille qui a saisi toute l’ampleur de mon investissement, si je n’avais qu’un conseil à transmettre aux pauvres innocents qui souhaitent devenir parents : l’amour que l’on voue à ses enfants n’a certes pas de limites mais son éducation, et ce pour son bien, doit posséder des bornes. Aimer son enfant ce n’est pas l’élever à n’importe quel prix et en l’absence de toute restriction. Oublier ces principes simples est le meilleur moyen d’en faire un crétin magnifique !