Scène de racisme ordinaire

 

 

Lorsque j’étais enfant, ce que j’admirais le plus dans la demeure familiale était l’immense bibliothèque qui trônait au salon. Elle était chargée de livres lourds, épais, richement reliés à mes yeux innocents. Je rêvais de plonger mon regard dans ces feuilles noircies, de noyer mon esprit dans ces histoires qui, elles-seules, auraient été aptes, j’en étais fermement convaincue, de m’échapper de ce monde dans lequel je me sentais si seule. Mon imagination déjà très fertile, en parcourant tous les titres exposés telles des œuvres d’art sur les étagères, s’inventait des centaines d’aventures que je peaufinais méticuleusement le soir venu dans mon lit.

Plus tard, j’eus accès à ces tonnes de pages. Je passais des heures à parcourir les lignes, les lire et les relire, comme un chant que j’entonnais dans ma tête. J’étais émerveillée par le talent des auteurs que je jugeais tous comme étant des génies. A cette époque, je priais le Ciel pour qu’il m’offre le talent, un jour, de pouvoir écrire comme ces extraordinaires écrivains. Non pas comme Victor Hugo qui souhaita en son temps être Châteaubriand ou rien, non simplement demeurer moi-même mais avec une touche de virtuosité qui me permettrait de m’exprimer avec une certaine aisance.

Aujourd’hui je ne sais si je possède des aptitudes vraiment supérieures mais, quoiqu’il en soit, je remercie le destin de m’avoir enseigné les mots et surtout la façon de s’en servir. Etre capable de voir, d’entendre, de ressentir et de reproduire les sensations, les sentiments et les émotions ressentis.

Lorsque mon humeur est disposée, j’aime par-dessus tout, de temps en temps, fréquenter un restaurant où l’on sert des spécialités de poissons et de fruits de mer. L’endroit n’est guère bourgeois, ce qui me convient aisément, mais la cuisine est de bonne qualité et les produits sont très frais. J’y ai mes habitudes, mes repères ; d’ordinaire j’y passe des moments agréables, servie par un personnel cordial avec lequel j’ai sympathisé.

L’autre jour, un samedi soir sur la terre, ordinaire comme tant d’autres sur cette planète, j’ai décidé de faire découvrir ce lieu que j’apprécie à mon compagnon dont la peau couleur ébène semble encore de nos jours poser quelques problèmes à certains esprits étroits de nos sociétés occidentales. Le « voile » dont parlait WEB Du Bois dans « Les âmes du peuple noir » n’était point une utopie et le problème du 20° siècle qui était celui de la ligne de partage des couleurs demeure celui de notre siècle. Nous pensons, trop optimistes, que les mentalités ont évolué, que la considération que nous vouons aux races différentes de la nôtre est équivalente à celle que nous réservons à nos frères de peau mais, globalement, hélas, beaucoup de « blancs » se parent de masques derrière lesquels ils dissimulent leurs pensées profondes. La haine, le rejet, la méfiance, la peur, la violence sont des évidences qui sont malheureusement toujours d’actualité. Le malaise et la discrimination se traduisent différemment que par le passé mais le résultat est toujours identique : des « blancs », plus nombreux que l’opinion publique veut bien l’admettre, sont racistes et, par leurs comportements, leurs agissements, le sens véritable de leurs raisons, sous-estiment les autres races, notamment les êtres au teint sombre, et restent de dangereux et potentiels esclavagistes.

Bien sûr, me direz-vous, l’esclavage a été universellement aboli. Naturellement, poursuivrez-vous, en m’affirmant que tous les individus sont égaux en droits et que cela est légalement reconnu et accepté. Toutefois, lorsque l’on veut bien observer de plus près le quotidien de ces humains, nos frères, ici et maintenant, force est de révéler que la réalité n’a guère changé pour bon nombre d’entre eux. Certes ils ne traînent plus les chaînes, ne sont plus prisonniers de maîtres qui les considéraient comme des biens à part entière aux côtés de leur mobilier et de leur bétail. Toutefois, compte tenu du peu de respect qui leur est réservé, de leur dignité bafouée via les paroles méprisantes dont ils sont toujours victimes, des attitudes arrogantes que l’on affiche face à eux, des emplois pénibles et sous-payés auxquels seuls ils peuvent prétendre, les consciences généreuses sont en droit de s’interroger sur l’évolution réelle des conditions d’évolution de ces populations.

Pour preuve de la honte que j’ai, une nouvelle fois, éprouvé à appartenir à la race blanche, l’incident certes insignifiant mais bel et bien révélateur des mentalités subsistant encore dans nos communautés que l’on conçoit évoluées et aseptisées de cette gangrène.

Le contexte est simple et banal. Cinq individus : deux clients et trois employés de restaurant. La cliente est une Française blanche mais de souche italienne, l’avantage est que cela ne se voit pas sur le visage. Le client est Ivoirien, détail sans aucune importance vitale mais cela ne peut se dissimuler et tranche franchement dans le décor. Le premier « employé » que nous nommerons Jean-Pierre car cela sonne bon français est le patron. Agé d’une quarantaine d’années, il est grand et mince, vêtu d’un pantalon sombre, d’une chemise blanche agrémentée d’une cravate noire. Généralement accueillant, il renvoie, d’habitude, une image plutôt intelligente. Le second « employé » que nous appellerons Jean-Claude, pour les mêmes raisons que son responsable, doit avoir une petite trentaine et est déguisé dans une tenue identique à son chef. Le troisième « employé » qui, d’entrée, devrait être qualifié de « sous-fifre » est un homme assez jeune, à l’allure élancée et à la carnation cuivrée. A la différence des deux individus précédents, il n’est pas cravaté mais porte un polo bleu marine orné du logo de la franchise pour laquelle il travaille. Nous l’appellerons Mamadou car c’est un prénom qui est tendre à nos mémoires.

Dans un premier temps nous avons passé notre commande à Jean-Claude qui au tout long de nos échanges ne s’est pas départi  d’un rictus commercial stupide. Plus tard, Mamadou, que je connais depuis plusieurs mois, s’est empressé de venir me saluer et de s’enquérir de mes nouvelles. C’est un garçon simple, sincère dans sa gentillesse. Je l’apprécie énormément car il est tellement vrai dans son contact, on le sent foncièrement et naturellement attentionné et prévenant. Il accomplit sa tache avec sérieux et efficacité, toujours avec le sourire. Bien évidemment c’est avec une grande fierté que je lui ai présenté l’homme de ma vie. D’emblée je n’avais du reste envie de ne le faire à personne d’autre. Les autres ne comprendraient pas forcément quel bonheur une femme blanche, cultivée de surcroît, évoluant de manière aisée dans une société qui se considère « supérieure », peut-elle éprouver à s’unir avec un émigré venu d’Afrique qui, bien évidemment, selon l’échelle de l’évolution de Darwin, se situait à un niveau intellectuel inférieur, plus proche du singe que de l’homme.

Heureusement l’imbécile heureux ne s’est chargé que de la prise de commande et c’est Mamadou qui s’est occupé de nous servir. Tout de suite je me suis sentie plus à l’aise. Le chimpanzé servirait la guenon que je suis et entre pongidés nous nous entendrions bien. Le repas s’est déroulé dans une ambiance chaleureuse : Mamadou, égal à lui-même, était aux petits soins ; de notre côté nous nous régalions. L’essentiel était préservé.

Le fâcheux est survenu au moment de régler l’addition que Mamadou nous a remise sur demande. L’homme cher à mon cœur s’est effacé un instant ; Mamadou était très occupé à nettoyer d’autres tables ainsi qu’à servir des clients à proximité de nous. Sincèrement je fus désappointée de cet état de fait car je pressentais qu’il ne pourrait encaisser le paiement et par la même perdrait le bénéfice de son pourboire. Mon inquiétude s’avéra juste lorsque Jean-Claude, profitant visiblement de la situation, abandonna toute autre activité pour se jeter littéralement sur l’encaissement de nos repas. Capricieuse, je ne pouvais valider que Mamadou ne puisse pas recevoir  la gratification que nous lui réservions. En conséquence, je me suis permise de l’interrompre dans ses activités et lui ai remis le billet qui lui était destiné. Pour sa part, Jean-Claude devait me restituer de la monnaie sur le paiement de ma facture et, logiquement, je la lui laisserais. Dans l’intervalle mon compagnon est revenu à notre table. Trop préoccupée à discuter avec lui, je n’ai pas instantanément remarqué que la personne qui me rendait la monnaie n’était point Jean-Claude mais Jean-Pierre. Confuse, je me suis excusée et ai expliqué que cette modique somme serait pour le serveur et  lui ai désigné Jean-Claude.  Le patron m’a lancé sur un ton désobligeant que ce n’était pas un serveur mais un assistant. Désarçonnée par son timbre tranchant, je me suis sentie très gênée et ai pensé qu’il n’avait pas compris de quelle personne je parlais ; donc, j’ai réitéré mon souhait en lui montrant une nouvelle fois la personne concernée. Encore plus cinglant il m’a répété que Jean-Claude n’était point un serveur mais un assistant puis m’a précisé « Cà, c’est un serveur ! » et m’a pointé Mamadou.

A cet instant précis, mon cerveau a reçu une véritable décharge électrique. Un sang chaud voire bouillant m’a envahie. Mon cœur s’est emballé et ma raison s’est retrouvée bousculer par une multitude de sentiments : d’abord la honte d’entendre une telle remarque aujourd’hui et dans mon pays ; puis la colère engendrée par une telle stupidité ; le désespoir provoqué par la pitoyable constatation que notre société renferme en ses veines une vermine monstrueuse qui risque de pourrir trop d’âmes influençables.

J’ai résisté pour ne point pleurer. Je n’ai même pas osé le regarder car je crois que j’avais peur de son reflet immonde. Par contre, sans hésiter un instant, j’ai demandé à mon ami d’offrir le pourboire de Jean-Claude à Mamadou. Ensuite je me suis levée et ai rejoint Mamadou. Quasi désespérée je lui ai dit que j’ignorais qu’il y avait une différence de statut entre Jean-Claude et lui car, compte tenu de l’évidence qu’ils exécutaient tous les deux les mêmes taches, ce contraste était imperceptible à vue d’œil, à moins qu’il ne se loge juste qu’au niveau de leur dissimilitude de peau.

Lorsque j’ai quitté l’endroit, ce dont je souffrais le plus n’était point que Mamadou, plus ancien dans la place, n’avait pas été élevé au grade d’assistant mais seulement de l’évidence que son patron, consciemment ou non, méchamment ou pas, le qualifiait de « Cà ». Ce terme désigne une chose, peut-être une plante, rarement un animal mais nullement un homme quant bien sa couleur de peau renverrait à de fâcheux et déplorables pans de l’histoire.

Naguère tranquille dans son élément naturel, traversant paisiblement des heures simples mais heureuses, le Noir, qu’il soit Africain ou originaire de diverses îles, a d’abord été arraché du sein de sa tribu, coupé de ses racines, pour être enchaîné et réduit à l’esclavage par des populations blanches guidées par la cupidité. En effet quelle unique dissemblance séparait le « blanc » du « noir » aux premiers temps des traites ? L’accès à la culture, à une connaissance qui avait permis de progresser dans un sens différent, celui qui peut être commercialement lucratif : évolution des moyens de transports, des armes, de la science en général. Les « blancs » ont utilisé ces avancements afin de se déclarer « supérieurs » face à ces populations éloignées du système. Toutefois, conscients que leur insignifiante hégémonie ne résidait que dans l’usage des technologies développées par la recherche, ils ont interdit à leurs esclaves l’accès à l’instruction. En effet, s’ils avaient été si sûrs de leur suprématie, ils n’auraient point craint d’être égalés voire dépassés. Le combat était perdu d’avance pour ces pauvres innocents effrayés par la poudre des fusils.

De nos jours, et après des décennies de luttes, le constat est terrifiant. Certes il n’existe plus de lois proprement et légalement racistes ; certes, l’apartheid n’est plus franchement appliqué ; certes tous les hommes naissent libres et égaux en droits ; mais c’est après que cela se gâte ! En effet, l’argent et le pouvoir, les privilèges et la puissance résident toujours à la même adresse : chez le Blanc ! Rares sont les Noirs qui sont parvenus à tirer leur épingle du jeu vicieux instauré par les Blancs majoritaires dans les hautes sphères. Par contre ils sont perpétuellement désignés pour les emplois les plus ingrats, les plus avilissants, les plus fatigants car ses frères blancs sont trop fragiles, trop  élevés socialement, trop instruits, pour s’abaisser à accomplir de tels travaux ! Contrairement à ce qui passait dans le passé, les insultes ne fusent plus publiquement, elles sont déversées sous le couvert ; les attaques corporelles ne sont point exécutées en plein jour et devant tous mais ont lieu le soir, la nuit, dans des endroits retirés et sombres. En plus d’être inhumain le Blanc d’aujourd’hui, à l’inverse de ses aînés, est lâche et sournois.

En rentrant chez moi, ce samedi soir là sur la terre, après avoir apaisé mes pensées, j’ai d’abord songé au poème de Paul Fort intitulé « La Ronde autour du Monde », à savoir que si tous nous acceptions de révéler ces incidents que nous qualifions à tort  de bénins, si toutes les âmes de bonne volonté décident d’affirmer la légitimité de l’égalité de tous, si nous nous donnions tous la main, nous pourrions faire une immense ronde d’amour autour du monde. Ensuite, je me suis dit que le meilleur moyen d’effacer le silence dans lequel les coupables tentent de noyer le problème était de prendre ma plume et de m’appliquer à installer les projecteurs en direction de ces bourreaux plus ou moins dangereux.

Toutefois, nantie d’une idéologie pacifiste, je me refuse à entrer dans une guerre chargée de coups bas et vils car la violence commence là où s’arrête la parole, comme l’a écrit Marek Halter. Aussi le meilleur moyen de rassurer mon âme est d’admirer l’homme qui partage ma vie, de lui prouver au quotidien qu’il existe des Blancs qui pensent et agissent en frères, de dire au monde entier et de l’écrire que la passion n’a pas de couleur.

Je suis fière de toi, mon amour, comme je ne l’ai jamais été de personne auparavant et je te remercie pour tout le bonheur que tu m’apportes.