Tout va bien

 

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Michel a fêté ses 20 ans en 1946 à Saigon. En ce temps-là, l’aventure, pour les plus pauvres, consistait à s’engager dans l’armée pour défendre l’honneur de la France et revenir avec une promotion voire des médailles. Michel s’est battu avec toute l’ardeur de sa jeunesse ; Michel a vu les horreurs, a touché le pire qu’il n’ait jamais imaginé en ses envies d’escapades lointaines ; Michel s’est rebellé, contre la barbarie, contre l’autorité ; Michel a été cassé de grade, jeté en prison et est revenu aigri, pour toujours. De ses séjours reculés il est rentré avec une dysenterie amibienne et le scorbut.

Par la suite, l’aventure s’apparentait à cette route sur laquelle il s’épuisa des années durant, au volant de son camion, pour un salaire de misère.

A 55 ans, Michel a connu d’autres aventures : celles de l’hôpital. L’organisme que la vie a trop mal sollicité et qui présente précocement des signes d’usure intense. Admission, opération, convalescence, trois cycles qu’il connait par cœur depuis 25 ans.

Lorsqu’il épousa Jeanne, il lui fit la promesse que leur fils ne connaitrait point les mêmes mésaventures que lui, qu’il accomplirait l’impossible pour que son enfant savoure le goût exquis de la félicité.

A 84 ans, en dépit des orages et des tempêtes, Michel est toujours là. Sagement, résigné, il attend d’entreprendre sa dernière aventure, son ultime voyage. Serein, il est encore persuadé que cette fois sera la bonne, l’aventure absolue, pour l’éternité.

Son fils, Jean, a eu 20 ans en 1968 à Paris. A cette époque, l’aventure, pour les moins nantis, se résumait à manifester pour que change le monde et lancer des pavés sur les forces de l’ordre. Monter des barricades comme aux heures de gloire de la France et affronter un ennemi qui n’en était pas un. L’aventure avait le goût des récits écrits par les autres auxquels on s’identifiait. Au final on avait le choix entre faire sa révolution en partant élever les moutons dans le Larzac ou terminer tranquillement ses études en obtenant ce diplôme bourgeois sur lequel on avait tant craché. Jean a opté pour la seconde option ; il a décroché son doctorat en droit puis est rentré dans l’administration.

Les premières années ont été difficiles car subsistaient en lui des relents de ses aspirations de jeunesse. Il avait le sentiment d’appartenir à cette génération qui allait tout métamorphoser en démontrant aux anciens comme à ceux qui allaient suivre qu’une nouvelle ère était en marche, qu’enfin les hommes avaient compris le véritable sens de la vie. Feux de paille, lutte avortée, idéaux bien vite oubliés au profit d’un confort initialement critiqué. Les plus résistants sont entrés en politique mais la grande majorité s’est installée dans un conformisme étriqué.

Au fil du temps, Jean a gravi les échelons, troqué son vieux tacot contre une berline haut de gamme truffée d’options et bourrée d’électronique, a échangé sa chambre de bonne contre une superbe villa avec piscine en banlieue, abandonné la tente percée installée dans un camping miteux contre une destination exotique agrémentée d’une pause hivernale pour pratiquer le ski comme tous les membres de son club de golf, délaissé Marie, la douce hippie rêveuse, pour épouser Nathalie, Directrice des Ressources Humaines dans une multi nationale, engendré un garçon puis une fille, pris une maîtresse pour diversifier ses goûts en matière de sexualité.

A la naissance de son fils, il éprouva l’intime conviction que cet enfant si parfaitement réussi serait son digne successeur, que ce dernier profiterait plus tard de l’aisance financière de sa famille en accomplissant de solides études qui lui permettraient d’installer son futur foyer dans de plus hautes sphères sociales.

Aujourd’hui Jean est à la retraite et ne peut s’empêcher de constater qu’à défaut d’avoir vécu les périples courageux de son père il n’a même été capable de respecter une once des utopies qui peuplaient son âme naguère. Pire, il les a toutes trahies une à une, devenant l’archétype du consommateur abusif qui a noyé ses désillusions et sa routine dans un matérialisme à outrance.

Désormais il tente de redorer son blason en s’improvisant jardinier écolo soucieux de son environnement, en installant des panneaux photovoltaïques sur le toit de sa demeure acquise en Creuse et en chauffant son chalet de bois uniquement grâce à une cheminée. Fier de son comportement responsable pour la planète, il n’a pas encore compris que ses gestes actuels n’effaceront en rien la multitude d’habitudes indécentes qui ont été les siennes durant des décennies. Après des années de perdition il est persuadé de vivre enfin en harmonie avec ses envies profondes, d’aborder les vrais sentiers d’une aventure dont il a toujours rêvée, sacrifiée sur le bûcher de ses ambitions et payée le prix fort puisqu’elle a du être mise entre parenthèses pendant plus de 40 ans.

Son fils David a eu 20 ans en 1995 à Boston. Parti pour réussir des études de management à Harvard, il décidera de devenir saltimbanque. Perdu dans une époque où aventure rime plus avec risque qu’avec dépaysement, David est conscient que son monde se perd dans la misère, les guerres, le terrorisme, le chômage, les dérèglements climatiques, le sida, le stress, les dépressions chroniques, les suicides. Etouffé par une éducation rigide, dépité avant même d’avoir affronté le moindre obstacle, il profita de la première porte ouverte pour s’enfuir de ce carcan familial dont la communication était le cadet des soucis. Ecoeuré par l’ambition absurde de ses géniteurs, déçu par le patriotisme inutile puis le stakhanovisme stupide de son grand-père, il a décidé très tôt de vivre au gré de ses humeurs.

Il lutta avec toute la fougue de son âge pour l’indépendance du Tibet, apporta son aide au sein d’organisations humanitaires en Afrique, manifesta contre les guerres imbéciles entreprises seulement pour enrichir ceux qui ont des intérêts financiers en des places particulières, créa des comités de soutien pour venir en aide à diverses minorités aux quatre coins de la planète.

Au seuil de ses 35 ans, titulaire d’un compte en banque bien moins fourni que celui de son paternel, l’âme chargée d’une multitude de rencontres toutes plus enrichissantes les unes que les autres, il est d’ores et déjà fier de son parcours. Bénévole au sein de nombreuses associations caritatives, il est heureux dans la modeste maison qu’il a construite à la force de ses poignets, auprès de la tendre Mariam rencontrée lors d’une halte au Mali ; ensemble ils cultivent un immense potager dont il distribue les surplus aux humbles de son entourage et savoure un bonheur exquis à partager Noël avec les indigents auxquels il sert des repas chauds. Il est instituteur et poète à ses heures ; il chante dans la chorale de son village et collectionne les clichés des fleurs sauvages qu’il immortalise lors de ses nombreuses randonnées en famille.

David n’a jamais rêvé d’aventures égoïstes au bout du monde ; David n’a jamais été gagné par une ambition dévorante ; David n’a jamais souhaité qu’aider son prochain afin que les lendemains soient plus ensoleillés pour chacun. Il a deux filles et un fils pour lesquels il ne bâtit aucun projet particulier pour l’avenir ; il aspire seulement à profiter pleinement et simplement des instants présents en leur compagnie ; il fait le vœu qu’ils puissent trouver une voie sereine dans un univers chahuté par les ravages du temps et les séismes, gangréné par d’alarmantes crises,  persécuté par des intolérances insensées et dont l’insécurité est effrayante.

Noah aura 20 ans en 2020. Il les fêtera peut-être à Saigon devenue Hô-Chi-Minh-Ville, à Paris ou à Boston mais en tout cas pas dans ce village perdu où ses parents se sont installés. Du haut de ses 10 ans, il ne connaît pas grand-chose de la vie mais il sait ce qu’il en attend : de la liberté, des horizons inédits, des communautés lointaines, l’aventure. Il admire le courage de son arrière grand-père, la réussite de son grand-père, le libéralisme et l’altruisme de son père mais il sera différent car il appartient à une génération capable de tout, rien que du meilleur et pas de pire. Il ne commettra pas les mêmes erreurs que ses aînés, fera forcément mieux car il détient toutes les qualités améliorées de chacun, sans les défauts. Il vivra dix vies en une sans jamais ressentir la fatigue ou les blessures, sans jamais affronter d’échecs, sans jamais éprouver de regrets. La victoire intégrale au bout de l’aventure. Un  monde nouveau pour des êtres supérieurs. L’histoire continue. Tout va bien…