Tout va vraiment bien

 

 

 

Au moment où  « Elle » fête les 40 ans des Etats généraux de la femme, immense débat lancé à l’initiative du magazine en 1970, elle prend le temps, aujourd’hui, de s’interroger sur les questions posées à l’époque : quelles sont ses aspirations, sont-elles connues et reconnues, quelle est sa condition, sa place réelle dans la société actuelle ? Elle, c’est moi, c’est toi, c’est vous, ce sont toutes les femmes, de toutes les origines, de toutes les cultures, de tous les milieux sociaux.

Aussi, afin de mieux guider sa pensée, elle songe aux deux ou trois générations de femmes qui l’ont précédée dans sa propre famille et tente de savoir si la situation féminine a vraiment évolué au cours du XX° siècle.

 

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Son arrière-grand-mère, Rosalie, orpheline très jeune, vivait dans un village reculé du beau pays ariégeois. Elle n’eut guère le choix que de s’assumer très tôt. Couturière, elle épousa un forgeron en 1907. En 1908 naissait un fils puis une fille en 1911. Elle s’occupait de l’entretien de la maison et du potager, de l’éducation des enfants tout en assurant son emploi dont les rentrées étaient indispensables au foyer. L’homme, dont la tâche était forcément plus fatigante que celle de son épouse, se contentait de son travail puis de rentrer pour mettre les pieds sous la table ou prendre du repos. En 1914 il fut appelé sur le front et c’est seule qu’elle a vécu, en 1915, la perte de son fils, noyé dans le canal en tentant de rattraper son ballon. Lors d’une très rare permission il n’a, par contre, pas manqué de la mettre enceinte et c’est encore seule qu’elle a mise au monde une seconde petite fille, Juliette, à l’automne  1917. C’est toujours seule qu’elle a affronté la disparition de sa première fille au printemps 1918, emportée par la grippe espagnole et c’est définitivement seule qu’elle s’est retrouvée lorsqu’on lui a appris le décès de son mari en octobre 1918, tombé pour la patrie, quelque part dans l’Est. Effondrée, épuisée, assassinée par un destin implacable, Rosalie a  conservé malgré tout, pour sa fille, la dignité d’une mère qui se bat jusqu’au bout pour son enfant, même s’il n’en reste qu’un. Elle a réuni ses maigres bagages, serré bien fort la main de sa bambine et est partie s’installer avec elle dans la capitale. Après quelques mois passés dans un modeste hôtel, elle avait d’ores et déjà épargné l’argent nécessaire pour emménager dans un petit appartement au sein duquel, en plus de son emploi de cuisinière dans une école de son quartier, elle a repris ses activités de couturière. A 50 ans, elle disposait d’une belle aisance qui avait permis à Juliette d’obtenir son Certificat d’Etudes Primaires puis de suivre un apprentissage de modiste. Elle ne s’est jamais remariée, n’acceptant aucun autre homme dans son existence, ne se consacrant exclusivement qu’à son enfant. Même si elle est décédée à 90 ans c’est en fait à l’automne 1914, alors qu’elle n’avait encore que 29 ans que sa vie s’est véritablement arrêtée. La suite n’a été que survie par devoir et obligations. Rosalie est morte en appelant son mari et ses enfants disparus.

 

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Juliette, aimante et reconnaissante, ne l’a jamais abandonnée même si elle était consciente que sa seule présence ne suffirait pas à rendre sa mère heureuse. En 1938 elle rencontra un émigré italien, beau parleur au regard ténébreux, qui profita de son innocence pour la séduire puis l’abandonner lorsqu’il sut qu’elle était enceinte. En cet instant débuta pour elle un calvaire comme il est impensable de l’imaginer de nos jours car, à l’époque,  avoir un enfant sans père était la pire des hontes pour une femme. Aussi forte de caractère que sa mère, elle assuma toutefois pleinement sa maternité tout en faisant prospérer son petit commerce de chapeaux. Rosalie cousait, Juliette confectionnait des coiffes. Une petite fille, Marie, naquit au printemps 1939. Pour des raisons certes différentes mais elle se retrouva telle sa mère une vingtaine d’années plus tôt. Vingt ans avaient passés mais rien n’avait évolué pour les femmes. Le mariage ne signifiait pas plus le bonheur assuré que le célibat et elle s’en rendit bien vite compte dans son entourage lorsque ses amies prenaient un époux. Les femmes étaient majoritairement condamnées à demeurer au domicile afin de mieux servir Monsieur, pour entretenir la demeure et assurer l’éducation des enfants. Elles allaient pourtant plus longtemps à l’école, suivaient parfois des études très longues mais non seulement certains secteurs ne leur étaient pas accessibles mais pour les emplois auxquels elles pouvaient postuler elles étaient moins rémunérées que l’homme, en dépit d’une formation égale voire supérieure. Cette réalité conforta rapidement Juliette dans sa pensée que le mariage était comparable à de l’esclavage moderne et qu’en définitive un homme n’était qu’une source de problèmes dans la vie d’une femme, que cette dernière, avec un peu de volonté et de courage, était parfaitement capable de pourvoir seule à ses propres besoins voire d’éduquer un enfant. Elle jugeait l’espèce masculine grossière, insensible et trop peu attentionnée à l’égard du sexe opposé. Malgré de nombreuses propositions, elle n’accepta jamais plus de se placer sous la dépendance d’un homme. Elle aimait Marie et était fière de sa fille mais sa porte fut définitivement fermée à toute aventure. C’est épanouie qu’elle évoluait entre sa mère et son enfant. Ensemble elles sortaient au restaurant, au cinéma, au théâtre et à l’opéra. Ensemble elles partaient en vacances chaque année dans la même pension de famille qu’elles avaient dénichée en Corse. Juliette détenait son permis de conduire, avait acquis une petite maison en banlieue afin que Rosalie puisse prendre une retraite bien méritée, pour se retrouver au calme avec sa propre fille. Juliette avait su s’émanciper du joug masculin et elle s’était fixée comme priorité l’obligation de transmettre cette liberté à Marie. Elle quitta ce monde en 2003, entourée de sa fille et de sa descendance, toujours aussi pétillante qu’en sa jeunesse, patientant pour son ultime voyage avec sérénité car somme toute fière de son parcours et de l’héritage qu’elle léguait à son unique enfant.

 

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Marie révéla très tôt des talents inouïs pour le dessin. Enfant calme, dotée d’une belle imagination, elle passait des heures à se raconter des histoires, en solitaire. Par nature Marie ne supportait pas les tapages engendrés par les garçons qui ne songeaient à s’exprimer qu’à travers des jeux bruyants où il était question de courir après un ballon pour marquer le plus de buts possibles, de batailler avec des bâtons pour s’affirmer comme le chef de bande, supériorité gagnée dans le combat ; dès son plus jeune âge il ne peut s’empêcher de régner par les coups ou des paroles chargées de violence ; dans son esprit d’enfant elle se représentait les garçons telles des brutes épaisses manquant totalement de raffinement, des êtres se moquant en permanence de la coquetterie féminine, sous-estimant les aptitudes des filles, réduisant leur avenir à celui d’une bonne servile épousée juste pour lui faire des enfants et bénéficier de ses services sans avoir à débourser le moindre centime. Marie n’avait pas 10 ans quand elle commença à détester ces airs dédaigneux qu’empruntaient les garçons à l’égard des filles et se fit la promesse que jamais elle ne se laisserait dominer ou dévaluer par un homme. Elle préfèrerait engendrer la souffrance plutôt que de la subir. Après des études de dessins publicitaires accomplies dans une école privée, elle se vit offrir en 1968 le poste de responsable de la publicité d’une grande compagnie nationale. Elle hésita longuement à accepter cet emploi car il impliquait des déplacements réguliers à l’étranger qui l’obligeraient à s’éloigner de sa mère et de sa grand-mère dont elle ne pouvait se passer. Par ailleurs elle était très investie dans divers mouvements féministes et n’aspirait pas à abandonner la lutte pour ses idéaux. C’est au retour d’une de ses réunions qu’elle fit la connaissance de Pierre, chauffeur de son bus. D’emblée ce fut un coup de foudre réciproque auquel elle ne s’attendait véritablement pas. Certes, toutes ses amies étaient mariées voire mère de famille et elle espérait elle-même, compte tenu de ses 29 ans, devenir un jour maman mais le mariage, la vie en couple, ne l’inspiraient guère. Elle chérissait beaucoup trop sa liberté pour vraiment s’imaginer devoir rendre des comptes à un individu qui, forcément, bouleverserait la sérénité de ses heures. L’idéal eut été de faire un bébé toute seule. C’était sans compter sur les élans du cœur. C’est pourquoi au mois de juillet de la même année elle accepta de devenir l’épouse de Pierre. Cette étape métamorphosa comme prévu tous ses plans initiaux. D’abord son mari n’accepta pas qu’elle travaille prétextant qu’il était ridicule d’envisager une union s’ils ne devaient jamais se voir. Allégation renforcée par la perspective de la venue prochaine de leur premier enfant. Marie fit donc profil bas et remisa au placard toutes ses ambitions professionnelles. Estelle naquit en avril 1970, puis se fut Benjamin en mars 1971, Rémi en juillet 1972 et Vanessa en mai 1975. Entre temps, Marie s’était aperçue du penchant pour la boisson de Pierre, supportait une belle-mère envahissante et tyrannique, s’était empesée d’une bonne trentaine de kilos et avait perdu toute la belle personnalité de son caractère. Sa volonté s’était totalement évanouie, elle végétait entre les couches et les biberons, vivait par procuration au travers des magazines qui prônaient l’image d’une femme belle, élégante, intelligente, libre et équilibrée. Les journées étaient épuisantes et les soirées d’enfer quand son mari, ivre, rentrait pour hurler sur tout ce qui bougeait, tyrannisait ses enfants et persécutait sa femme. Il fallut bien du courage à Juliette pour oser se mêler de cette histoire et oser bousculer sa fille afin qu’elle assume dignement les responsabilités qui étaient les siennes. Rosalie venait de décéder, elle était un modèle pour Marie qui se remémora le parcours autrement difficile de son aïeule et décida de se reprendre en mains. Elle retrouva d’abord sa silhouette, dénicha un emploi en conformité avec sa formation puis aborda l’étape la plus difficile en réclamant la séparation. L’instant fut pénible à traverser pour elle mais également pour les bambins car les femmes et les enfants, en dépit des preuves accablantes comme dans son cas, étaient loin  de bénéficier de la même protection sociale et judiciaire qu’aujourd’hui. Le divorce obtenu, Marie s’installa chez sa mère qui venait de prendre sa retraite. A 38 ans elle se retrouve seule à élever ses quatre progénitures mais elle s’aperçoit désormais que la présence de Pierre à ses côtés n’a jamais été qu’une illusion, un changement d’état civil qui n’a fait que ternir son quotidien, une lourde charge à supporter ainsi qu’une entrave majeure à son épanouissement et celui de ses enfants. Rapidement elle trouve ses marques dans la société active et, grâce au précieux soutien de sa mère, jongle allègrement entre sa vie privée et professionnelle. Naturellement les journées sont bien chargées mais sa tranquillité n’a pas de prix. Pierre s’est évanoui dans la nature, oubliant jusqu’à son rôle de père, noyant probablement ses échecs dans le fond d’une bouteille. Les années passent, les enfants grandissent, Marie gravit les échelons au sein de son entreprise et termine sa carrière avec la charge du département publicité de sa société.  Après de solides études imposées, les enfants se sont embarqués pour divers horizons mais ils semblent heureux, dans l’ensemble. Elle les voit de tant en tant, pour les fêtes ou son anniversaire… Elle ne se plaint pas car chacun sa vie… Le monde a changé, les priorités aussi… Et puis il y a elle. Elle c’est Vanessa, la seule qui soit demeurée très proche de sa mère, la seule qui ait les mêmes valeurs, qui connaisse des déboires semblables.

 

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Vanessa a 35 ans, elle est psychologue, mariée, trois enfants, divorcée, remariée, deux enfants et à nouveau séparée. Vanessa est une belle femme élancée, élégante et sportive. Intelligente et instruite, ses facultés intellectuelles lui permettent d’aborder l’existence avec une bonne dose de réalisme. Bien que franchement cartésienne dans sa manière d’organiser son quotidien, elle n’en demeure pas moins une grande sentimentale qui se rêve l’amour avec un grand A, la passion dévorante avec un Roméo des temps modernes. Indépendante, totalement apte à assumer ses 5 enfants, elle ne peut s’imaginer une union autrement que submergée dans une foule de bons sentiments, d’attentions délicates et de mots tendres. Adepte de la communication à outrance, c’est une cérébrale qui ne parvient pas à dominer sa pensée, sa réflexion quels que soient l’instant et les êtres concernés. Aussi, en dépit de sa réussite professionnelle, de sa position sociale privilégiée et surtout  du bonheur que lui procurent ses chérubins, elle ne sait que s’apitoyer sur l’échec de sa vie sentimentale et qualifie son parcours de déroute monumentale. Obsédée par la solitude, effrayée à l’idée que son destin soit aussi dénué d’affection que ses ancêtres, elle s’acharne à trouver coûte que coûte un partenaire digne de ses attentes qui puisse l’accompagner jusqu’à la fin de ses jours.

 

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Plus de 100 cent ans ce sont écoulés depuis le mariage de Rosalie. Quatre générations de femmes se sont succédées et pourtant la réalité reste la même. La femme pense s’être émancipée car elle a acquis certaines libertés comme le droit d’exercer une profession, d’entretenir son corps au sein d’un club, de choisir ou non d’être mère mais ce ne sont que des détails perdus dans un océan d’incompréhension, d’inégalités et d’injustices. Effectivement aujourd’hui la femme n’a plus besoin de l’autorisation de son mari pour travailler mais en contrepartie elle ne doit pas oublier de s’occuper également du ménage, des enfants, des courses au supermarché, des nuits à veiller lorsque les gosses sont malades, etc… Ainsi elle s’est elle-même condamnée à devoir subir le double de tâches sans pour autant en acquérir plus de reconnaissance.

Quel homme est capable d’établir une liste précise et exacte des aspirations de son épouse ? Quel est l’homme qui, en toute honnêteté, peut affirmer qu’il y répond ? Combien de femmes, avec une formation équivalente et pour un job similaire, gagne le même salaire qu’un homme ? Combien de pays octroient une juste place à la femme dans la direction de leur état, dans les ministères, aux postes les plus élevés des entreprises, des banques ou des administrations ? Même au cinéma les acteurs les plus en vue perçoivent 2 à 3 fois plus que l’actrice la mieux rémunérée… De nos jours, non seulement la femme se doit d’être belle, entretenue, coquette, intelligente, instruite mais, de surcroît, pourvoir autant que possible à son indépendance financière. Résultats des courses, l’homme moderne n’est pas plus à l’écoute que ses prédécesseurs mais, en plus, il n’est même plus digne de sa réputation de chef de foyer, fort et responsable, capable de garantir le gîte et le couvert à sa famille ! Par contre il est toujours aussi notable de préciser qu’il est majoritairement à l’origine de tous les conflits qui éclatent à travers la planète, de la dégradation évidente de cette dernière ; en résumé qu’il est l’incarnation du mal qui entraîne notre monde à sa perte ! Les hommes commandent, les hommes gèrent, les hommes décident, les hommes se trompent, les hommes sont à la tête des plus importants réseaux d’assassins et d’escrocs, de trafics de drogue et de prostitution,  mais ce sont les femmes et les enfants qui paient l’addition !

S’il est une évidence que l’évolution des technologies surtout en matière d’électroménager et de transport, le développement de certains produits comme les plats préparés, la mise en place de structures adaptées pour l’accueil des jeunes enfants, le libéralisme dans les mentalités et les lois quant au droit légitime de disposer de son corps, sont une avancée importante pour la condition de la femme ; il est également indubitable que bien des femmes, telle Vanessa, ne sont guère plus épanouies que leur arrière-grand-mère dans leur vie privée. Un diplôme, un métier, un permis de conduire ne seront jamais les clefs du bonheur. La vérité est ailleurs. Si la femme détient une idée précise de son image, de sa position dans la société, de ses attentes, il est essentiel qu’elle soit reconnue dans son entité, qu’elle soit soutenue dans ses désirs professionnels et sociaux mais surtout privés. Malheureusement peu d’hommes sont conscients qu’ils ne peuvent pas établir le même genre de relations avec le sexe opposé comme ils le font avec leurs collègues de bureau ou leurs copains de sport. L’homme ne tient toujours pas compte de la fragilité de la femme, de ses besoins de douceur et de tendresse, n’acceptent pas leurs pleurs et leurs craintes.

Tant que ceux qui sont aux commandes de quasiment tous les rouages de la communauté, tant que le mâle refusera d’offrir le plus meilleur qui est enfoui au fond de son cœur, la femme demeurera un être en souffrance…

 

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