Au plus près des Cieux

 

 

Début du XX° siècle. Une petite bourgade quelque part au fin fond du Mexique. Un soleil de plomb assomme les êtres d’une chaleur étouffante. En dépit d’une vie évidente, une ambiance inquiétante règne dans l’atmosphère.

Des gosses errent, pieds nus, dans les rues désertées par les adultes. Ils rejouent les combats héroïques de Zapata avec des morceaux de branches sèches. Lorsqu’ils ont trop chaud, ils sautent avec toute l’énergie de leur âge dans la fontaine qui trône sur la place centrale. A proximité, des femmes, en tenues sombres, papotent tout bas en lavant leur linge et, parfois, leur crient dessus mais cela ne les empêche pas de recommencer.

Des vieux sont installés sur des bancs à l’ombre des rares arbres. Certains se sont endormis en rabattant leur chapeau sur la face ; d’autres marmonnent des propos inaudibles, teintés parfois d’éclats qui brisent la tranquillité environnante.

Du fond d’un repère sale et malfamé d’ivrognes, des voix s’élèvent avec trivialité. A travers les portes battantes du tripot on aperçoit une tablée où des joueurs s’affairent avec leurs cartes, entrecoupant leur jeu de goulées de bière avalées négligemment. D’un revers de manche ils essuient le trop plein de boisson qui a dégouliné jusque sur leur chemise.

A l’extérieur, des belles, en robes au raffinement décalé compte tenu de l’endroit, lancent des sourires racoleurs aux rares voyageurs ou aux jeunes loups qui traversent le village.

Ailleurs c’est un paysan sans âge, le visage buriné par des heures de labeur à cultiver une terre tellement sèche qu’elle en est crevassée, rendue pratiquement stérile par le manque d’eau, qui revient péniblement vers son pauvre logis, tirant un âne aussi épuisé que lui. Il vit là, dans ce trou à rats, entre quatre murs montés à la hâte, avec les faibles moyens dont il disposait, installant son maigre mobilier à même le sol terreux.

Tout est poussière ici. Le vent déplace des nuages de sable fin qui s’échouent dans les moindres interstices du quotidien de ces gens. Les maisons, à l’intérieur comme à l’extérieur, sont maculées en permanence d’une mince couche de particules granuleuses. La poussière vieillit les visages, leur colle un masque macabre ; elle extermine les cultures en les asséchant et lessive les couleurs des bâtisses en les fouettant de ses minuscules grains aux pouvoirs insidieux.

Même celle de l’église. Le Bon Dieu, compatissant, est venu s’installer en cet enfer afin de ne pas abandonner totalement ses brebis les plus déshéritées à leur triste sort. Mais sa demeure, loin de resplendir tels les édifices luxueux des grandes villes, lutte autant pour sauvegarder les âmes à ne pas s’égarer dans le péché que contre les outrages du climat.

Les ravages du temps et l’insolence des êtres humains sont les pires ennemis de ces lieux sacrés. Ici ou ailleurs.

En levant les yeux j’ai vu cette croix. La lumière du Très Haut semblait n’éclairer qu’elle. En dépit de ses murs délavés, de sa toiture écorchée et du silence pesant engendré par l’abandon, elle reflétait encore toute la puissance, la force obscure dont est toujours chargé l’endroit.

Que ce soit dans une petite rue blésoise ou très loin dans un bourg mexicain, même dans un état des plus délabrés, elle inspire toujours autant d’attraits, de confiance, de rassurance car, jusque dans son dernier souffle, elle accomplit sa mission particulière : être l’ultime refuge pour les plus désespérés. Etre au plus près des Cieux.