Au revoir et merci

 

 

Je suis née sur la terre fondatrice du syndicalisme agricole. Tout un symbole pour un secteur stratégique de l'économie mais dont les membres s'enracinaient depuis des siècles dans la misère en dépit d'un labeur acharné, avec pour unique perspective une vie de reclus au fond des campagnes.
J'en ai connu des références d'engrais et de semences. J'en ai vu passé des générations de paysans aux visages burinés, aux dos cassés, aux mains sèches et calleuses. Je percevais les voix fortes des protagonistes discuter âprement de détails dont le sens m'échappait mais dont je saisissais l'importance à la gravité des timbres.
J'en ai subi des extensions, des destructions, des reconstructions et des diversifications. Les temps évoluaient, je me métamorphosais au gré des besoins et des envies du marché. Mais l'époque a si vilement tourné que j'ai été abandonnée.
Je suis tombée en friche et mon glorieux passé a été enterré avec la disparition des aïeux qui avaient lutté si durement pour que leurs fils n'aient pas à souffrir aussi indécemment qu'eux, pour que les descendances puissent profiter légitimement des fruits d'une terre rendue prospère à la seule sueur de leur front, au prix de douleurs insupportables engendrées par un effort obstiné.
Au prestige d'antan a succédé la honte d'être devenue l'emblème du déshonneur local.
Regardez-moi bien dans les yeux, car c'est sans aucun doute l'ultime fois, et rappelez-vous toujours qu'en ce bas monde, et quel que soit votre statut, ce qui forçait l'admiration hier peut n'inspirer que haine et dégoût aujourd'hui.
Au revoir et merci.