J'entends des pas dans l'escalier

 

 

J’entends des pas dans l’escalier. Le printemps est un peu frais cette année. Une toute jeune femme, enveloppée dans une cape sombre, se faufile dans les ruelles escarpées de cette cité inconnue où elle est venue chercher de l’aide auprès d’un fringant noble breton. Le soir tombe. Son ombre géante glisse sur les murs tandis que ses mouvements, judicieusement contrôlés, s’étouffent dans leur résonnance. Soudain, au détour d’une église, se dégage le profil puissant de l’illustre capitaine. Un cours échange s’engage. Le Sieur assure de sa loyauté, l’intrépide jeune fille se rit des combats qui l’attendent car elle sait son courage à toute épreuve. Bientôt je percevrai les bruits de son équipage qui s’éloigne dans la campagne pour livrer bataille et remporter victoire sur l’envahisseur.

J’entends des pas dans l’escalier. Aujourd’hui il y a fête au château. Monseigneur a réuni les belles plumes du royaume et organise un concours de poésie. Les gentes dames et leurs damoiseaux quittent les somptueux hôtels particuliers puis se dépêchent de gagner la demeure du prince. « Car si vous avez pitié de nous, pauvres, Dieu aura plus tôt miséricorde de vous. » Le cœur des femmes s’emballent devant la beauté des vers, le maître des lieux est ébloui, une légende est née. Bientôt je ne percevrai plus les pas du poète évanoui et jamais retrouvé. Les belles heures lyriques se sont tues.

J’entends des pas dans l’escalier. Le faste s’invite au château. Deux rois s’empressent de lui conférer ses lettres de noblesse et d’y écrire sa gloire. Les ouvriers s’activent pour agrandir, pour embellir. L’Italie s’impose dans l’architecture du logis royal, se révèle dans le cercle des protégés de la cour. On parle sciences, littérature et diplomatie. On célèbre le génie de Léonard de Vinci, la politique cynique de Machiavel et les Amours de Cassandre. Bientôt je ne percevrai plus les lumières étourdissantes du bal, les effluves sucrées s’évanouissant au jardin car la Mignonne ira vivre ses amours dans d’autres bras et la reine s’envolera sous des cieux plus cléments.

J’entends des pas dans l’escalier. L’obscurité nocturne règne encore au-dehors, sous cette pluie glaciale d’un matin brumeux de décembre. L’invité royal s’est échappé de sa chambre pour goûter au frimas hivernal. Sa haute silhouette se dessine frémissante sur les murs du château comme déjà chargée de la mort qui va bientôt le frapper. Sa voix grave chantonne imperceptiblement. Son visage porte les stigmates d’un combat ancien ; sans doute s’en moque-t-il car il n’est pas sans ignorer que le plus rude reste à venir. Bientôt je  percevrai  le fracas sourd de la trahison et les paroles d’horreur de son assassin.

J’entends des pas dans l’escalier. La Révolution gronde dans les degrés. La colère s’acharne sur les vestiges de l’Ancien Régime. Une ère nouvelle est en marche, la volonté de ses acteurs ébranle les murs et agite les consciences. Une âme sage et raisonnable protège du pire mais, quoi qu’il en soit, rien ne sera jamais plus comme avant. Le prestige d’antan s’effacera sous les coups des révoltés, s’écroulera sous l’indécence grossière des soldats. Bientôt je percevrai les voix des romantiques s’élever pour redonner l’éclat à ces vieilles pierres et une majuscule à l’histoire.

J’entends des pas dans l’escalier. Des rires fusent, des enfants courent, leurs parents suivent difficilement. On parle anglais, italien ou allemand. Chacun retrouve une trace de son aventure nationale. Les soirs d’été ce sont les délires musicaux qui envahissent la ville. Les êtres s’attardent aux terrasses des cafés, les bavardages vont bon train et la bonne humeur est de rigueur. Dans la fraîcheur des heures avancées chacun profite d’une détente bien méritée.

Demain, dans la douceur de l’aube à peine achevée, dans la sérénité des venelles endormies et des rues désertes, venue pour immortaliser les empreintes du passé, l’insolite du présent et l’espoir de l’avenir, je n’entendrai que mes propres pas dans l’escalier.