Le fantôme de la Place Saint Louis

 

 

Il y a tellement longtemps que je n'étais pas revenu dans cette rue trop pentue pour mes vieilles articulations. Même si le gris des façades s'harmonise toujours aussi bien avec la grisaille du ciel lorsque celui-ci nous impose sa mauvaise humeur, l'endroit est tout de même plus coquet qu'il y a 15 siècles.
Je me souviens des demeures de jadis bâties sur des caves médiévales. Il doit en rester quelques-unes. Au Moyen Age c'était le quartier des riches familles bourgeoises. Plus tard, sous la Révolution, j'ai assisté à certaines de ces messes secrètes qui étaient célébrées dans l'un de ces logis. C'était la terreur, cela faisait froid dans le dos car la mort rôdait partout.
Si ma mémoire est bonne il y avait un rocher qui s'avançait, sur la gauche, et gênait le passage. Je me rappelle, maintenant, que cette énorme pierre fut détruite dans les années 1830 et qu'à sa place on y construisit une nouvelle maison. J'y avais fait un tour, il y a plus de 150 ans, c'est ainsi que je me suis aperçu que la bâtisse neuve reposait sur les anciennes caves et qu'on y apercevait toujours le rocher en souterrain.
Il me revient aussi le souvenir de cet architecte, féru d'histoire, qui est né et mort au N°4. Il s'appelait comment déjà ? Trouëssart, Arthur Trouëssart. C'était un drôle de bonhomme qui passait son temps à écrire. Il paraît qu'il a légué une collection impressionnante à la bibliothèque. On a même dû donner son nom à une rue tellement il est devenu célèbre. Comme le Docteur Lesueur. Lui, il habitait au 7. Mais c'est la maison des messes secrètes, ça me revient désormais. Le docteur Lesueur, il en savait des choses sur l'histoire et l'archéologie. Tout le monde l'admirait et il a grandement travaillé pour la ville. Il était très vieux quand il est mort, plus de 90 ans. Il doit séjourner au paradis maintenant.
Moi, je suis toujours là, à me traîner dans mes draps en lambeaux. Je ne cherche même plus à faire peur car la vie d'ici-bas est bien assez cruelle dans sa triste réalité pour que j'en rajoute encore une couche de frayeur.
Et puis j'aime bien l'endroit, je vais peut-être m'y installer. Les notes vertes posées en touches gracieuses et fraîches, le rouge des géraniums qui égaie les fenêtres et le bleu lumineux de la porte qui fait oublier les nuages sombres. Et surtout ce virage sans visibilité qui réserve toutes sortes de surprises. Malandrin ou belle demoiselle?
Je ne dirai rien. Venez, et vous verrez !