Messire le Chat

 

 

Admirez la classe de ma posture ! Naguère, en des temps si antiques que vos pauvres mémoires humaines ne s’en souviennent guère, dans ce beau Croissant fertile au passé glorieux, j’ai accepté de nouer le contact avec les ancêtres de votre race.

Appréciant ma douceur, ma grâce et ma nonchalance, les Egyptiens prisant tout particulièrement mon rôle protecteur, songèrent à me domestiquer. Stupides espérances, j’étais et demeure un être libre, un chasseur hors pair qui accepte d’éliminer certains indésirables non pas pour plaire à des hommes cupides mais pour sécuriser mon propre territoire et m’assurer un foyer douillet ainsi qu’un repas régulier.

J’ai pu paraître docile, toutefois ce ne fut que pour mieux imposer ma considération. Vénéré, consacré par la déesse Bastet, je disposais ainsi d’une protection rigoureuse et d’un culte sacré.

Puis ce furent les Grecs qui m’adoptèrent. Même si mon accueil ne fut certes pas des plus chaleureux, avec le temps, ils durent s’incliner car je suis beau, propre, raffiné, facile à vivre et tellement doué pour la traque des nuisibles.

Dans la Rome antique, j’étais un luxe associé à la femme, l’amour et la beauté comme en Chine où je suis apparu sous la dynastie des Han et où je suis devenu avec bonheur un symbole de paix, de fortune et de sérénité au sein des familles.

Au début du Moyen Age je jouissais encore d’une assez bonne réputation quand l’Eglise catholique me désigna comme une créature démoniaque et m’associa à la malchance et au mal. J’étais devenu l’animal du diable et des sorcières.

J’ai dû patienter plusieurs siècles avant d’être réhabilité. Mais quel retour en grâce ! Je me réincarnais en star des Romantiques ! De nombreux écrivains, illustres membres de l’Académie Française ou lauréats du Prix Nobel de Littérature me choisirent pour compagnon. Je fus tellement cher à leur cœur qu’ils évoquèrent ma présence dans leurs œuvres ou au travers de leur correspondance privée.

Outre cette reconnaissance légitime, je me suis également métamorphosé au gré de bon nombre de contes, fables, romans, nouvelles, bandes dessinées, films, dessins animés et autres séries télévisées. Qui peut prétendre à une célébrité aussi éclectique que la mienne ? J’apparais dans les ouvrages de Charles Perrault et Colette ; je suis Azraël dans les Schtroumpfs, Fritz the Cat chez Robert Crumb, Garfield pour Jim Davis, le Chat de Philippe Geluck, Jones dans Alien ou Orion dans Men in Black ; je suis le héros des Aristochats, Félix le Chat, Tom avec Jerry et Miaouss dans Pokémon ; j’ai joué avec Titi et Speedy Gonzales, dans les Simpsons et dans Shrek ; je me suis même frotté à Rachel dans Friends grâce à mon rôle de Mademoiselle Toutenue. Une étoile au firmament des Arts !

Ici et aujourd’hui, je mène une existence sobre et paisible, faite de longs sommes, petites balades et écuelles gourmandes. De temps en temps je pratique un peu de sport, histoire d’entretenir ma forme et ma silhouette parfaite, en renouant avec la chasse. Question d’ego, je ne tiens pas à ce que ma réputation soit abusive… Je m’accorde aussi quelques plaisirs, jouant de mes charmes auprès de mes congénères du sexe opposé. Je vous épargnerai naturellement le détail de mes conquêtes car la multitude de mes succès vous ferait blêmir de jalousie ! C’est cela la classe ! On ne se refait pas…

Bien plus petit que vous et dépourvu de la parole, je pense, à bon escient, et, en silence, je domine. Oseriez-vous me contredire en me rejoignant sur ce toit avec autant de rapidité et d’agilité que moi ?

Trop fort le chat !