Bilan

 

 

Parfois je m'imagine arrivée au seuil de mon existence.

Paisible, stoïque, la mort n'est qu'une épreuve inévitable à subir avec dignité, je m'accorderai d'ultimes pensées, compagne de mon dernier voyage. Ce que l'on renferme en soi ne nous quitte jamais ; notre âme en son envol ténébreux emporte avec elle ce bagage que nous avons su ou non charger.

Alors, afin d'enrichir encore mon coeur déjà fort rempli, je ne me retournerai pas sur mon passé, cet acquis est depuis des années à la consigne de l'au-delà ; je regarderai loin, très loin devant, cet avenir paré d'inédits, de connaissances diverses et sans lesquels je vais partir. En cette expérience, je tenterai d'engranger en moi une multitude de couleurs, de senteurs et de mélodies, de multiples sensations, émotions, révoltes et espoirs ; tous ces sentiments qui nous font vibrer et prolongent un semblant de survivance.

Lorsque je sentirai que la lumière baisse sur ma destinée, ce que je désirerais ardemment c'est d'éprouver un regret sincère pour tout ce que je n'ai pas vécu. Non pas mes espérances déçues, seulement mes omissions insouciantes. Je voudrais toucher au désespoir en songeant à ces êtres qui me sont restés indifférents, ces lieux demeurés inconnus, toutes ces créations face auxquelles je n'ai été qu'aveugle.

J'aimerais souffrir des idées échappées, des passions ignorées, des malheurs insoupçonnés. Pour tous ces oublis, ces abandons, ces inconsciences, je souhaiterais enfin ressentir un terrible bouleversement.

Cette confession faite à moi-même ne rachètera en rien mes erreurs commises mais elle sera salutaire à ma conscience. J'admettrai ainsi qu'au festin organisé sur cette terre je n'ai été qu'une piètre invitée incapable de faire honneur à son hôte en ne goûtant que trop peu de ses divins plats.