Des petits pas

 

 

L'autre jour j'étais à l'hôpital pour une visite chez mon gynécologue. Je suis enceinte de huit mois et ce bébé qui va bientôt naître a une telle activité dans mon ventre que je suis parfois épuisée. Néanmoins cette naissance qui approche me réjouit pleinement. Je vais enfin pouvoir serrer contre moi une petite créature que j'aurai engendrée, la cajoler et l'aimer plus que tout. En mon esprit de mère j'ai déjà plein d'envies pour lui et surtout beaucoup d'espoirs. Souvent la nuit, alors que ses mouvements m'empêchent de dormir, je bâtis des scénarios d'avenir à son sujet. Il sera ma plus belle réussite, celui que j'attendais depuis toujours, une merveilleuse consécration.

Alors que j'étais perdue dans mes pensées, j'ai entendu des pas qui s'effectuaient dans mon dos. De tous petits pas, lents et difficiles. Les couloirs de l'étage, uniquement aménagé en cabinets pour les spécialistes, désertés à cette heure avancée de l'après-midi, étaient silencieux ; il m'était d'autant plus aisé de prêter attention à ces mouvements saccadés presque mécaniques, relevant en tout cas de l'effort surhumain.

D'emblée j'étais persuadée qu'il s'agissait d'un vieillard qui avançait à grand peine.

Soudain, malgré la joie coutumière qui m'habite, j'ai senti une vague sombre m'envahir. Cet être qui développait tant de courage, tant d'énergie pour se déplacer, afin de conserver un semblant de son autonomie passée, avait été un bébé, un enfant puis un adolescent ; il avait vécu des périodes chargées de puissance ; il courait naguère, sautait, grimpait les escaliers allègrement ; désormais, l'âge l'avait condamné à la lenteur, à la faiblesse ; la vieillesse avait restreint ses capacités et il devait sûrement en souffrir profondément.

Cet enfant que je porte, lui aussi, si son destin est favorable, atteindra cette étape et comme cet inconnu il subira la déchéance. J'étais tellement bouleversée à l'idée de cette décadence que les larmes pointaient dans mes yeux. J'allais vraiment craquer quand le vieil homme est arrivé à ma hauteur. Nos regards se sont croisés. Il souriait. Sur son visage non point la tristesse mais l'insouciance, la candeur et la fraîcheur des premières années de la vie se lisaient. Le temps qui avait raidi ses membres n'avait pas altéré la pureté de son âme.

Constatant ma peine trop visible il ne s'est pas apitoyé, il m'a simplement dit avec l'innocence encore intacte de son coeur :

" - Il est certes dur de vieillir... mais ce qui est rassurant c'est que mes pas si mal assurés sont comparables à ceux qu'effectuera trop vite votre bébé... alors si quelque part je fais machine arrière cela m'enchante car je vais enfin retrouver ma mère..."

Il a continué son chemin sans se retourner. La route avait été longue et éprouvante mais il était gai car au bout je crois qu'il voyait déjà sa maman.