Etre soi-même

 

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D’aussi loin que je me souvienne, mon entourage s’est toujours obstiné à faire de moi ce que je n’étais pas. Parce que j’étais douée en classe, il me projetait dans un bel avenir professionnel : des études supérieures brillantes couronnées par une carrière exceptionnelle au sein de laquelle je me serais affirmée en tant que leader reconnu et incontesté, parvenue aux plus hautes instances, récompensée par des très gros salaires.

J’en avais les aptitudes, tous les miens en étaient convaincus. Je réussirais socialement et deviendrais un personnage important et très riche. J’étais le parfait reflet de qu’ils auraient voulu être. L’ambition en moins.

Tous leurs propos étaient chargés d’aisance financière consécutive à une position communautaire élevée mais étaient totalement dénués de perspectives d’équilibre affectif grâce à une union puis des enfants. Mon bonheur se serait résumé en une fonction hyper absorbante et un compte en banque bien garni.

Malheureusement, je ne ressentais pas les mêmes envies qu’eux, ne m’imaginais pas mon avenir sous le même angle.

S’il est indéniable que mes capacités scolaires m’offraient la possibilité d’envisager une poursuite avancée de l’acquisition de la connaissance, je ne désirais pourtant pas que, quel que soit le cursus emprunté, mes diplômes soient uniquement la source d’un emploi lucratif me permettant d’assouvir des désirs de prospérité démesurés.

Je voulais apprendre pour savoir, satisfaire une curiosité naturelle, engranger de l’instruction pour enrichir mon esprit – au même titre que ma foi embellissait mon âme -, pour trouver des réponses à mes questions, mes angoisses et mes doutes. Toutefois je ne souhaitais pas exploiter ces acquis à des fins avantageuses monétairement parlant.

De cette divergence d’opinions est née l’une de mes premières rebellions. Farouchement entêtée, j’ai claqué la porte précocement pour travailler tout en poursuivant des études de mon choix en cachette. L’épreuve fut ardue car il est bien évident que je ne m’étais pas réservée une tâche des plus simples. Mais grande fut ma satisfaction lorsque rien que pour le plaisir j’ai obtenu les diplômes validant mon parcours. Je me souviens qu’à cet instant précis j’ai ressenti l’immense fierté de détenir les clés d’un paradis secret, de percevoir une métamorphose qui me fournirait l’accès à une sérénité particulière, à une sagesse singulière mais également me marginaliserait car, c’était sûr, dorénavant, je ne percevrais plus le monde, les gens, les choses, les situations d’une manière identique à la majorité. Déjà nantie d’une grande sensibilité et d’une forte émotivité, je m’apprêtais à souffrir durement et pour longtemps.

Mes craintes se sont hélas avérées exactes. En effet, inlassablement, compte tenu de mon niveau intellectuel, mes proches se sont acharnés à vouloir non seulement me parachuter en des sphères où je ne daignais pas graviter mais également transformer mon image et mes rêves.

Vingt ans plus tard, pourtant, je suis identique à ce que j’étais en ma jeunesse. Mes pensées et mes idéaux, mes aspirations et mes guides sont toujours les mêmes. Néanmoins, si sur certains sujets je suis parvenue à m’affirmer, comme sur celui d’avoir cinq enfants alors que médicalement il m’était conseillé de n’en avoir que trois, sur d’autres j’ai encore de la peine à être moi-même.

Tous m’imaginent avec une belle situation, emprisonnée dans des tailleurs et perchée sur de hauts talons, maquillée et coiffée telle une poupée de collection alors que ma personnalité profonde se situe à des années lumière de ces clichés sophistiqués. A leurs yeux je ne suis qu’une hippie attardée qui a gâchée toutes ses chances dans l’existence : il semblerait que je ne m’habille que de chiffons, dans la mesure où effectivement je ne porte point de tenues strictes mais de longues jupes colorées que, majoritairement, je confectionne moi-même, agrémentées de tuniques souples ; par ailleurs, étant donné que je renvoie un visage des plus naturels, dépourvu de fard, mascara et autre rouge à lèvres, je me laisse totalement aller, sabordant ma féminité et offrant l’impression d’une souillon ; enfin, au vu de mes dispositions intellectuelles inexploitées professionnellement, je manque cruellement de volonté et me complais dans la médiocrité. Jugement outrageusement sévère qui, malgré toutes mes résolutions à ne pas tenir compte du regard et de l’avis d’autrui, me peine énormément car, désormais, s’ajoute de surcroît un regard négatif et réprobateur sur ma gentillesse et ma générosité qu’ils considèrent telle une faiblesse.

Depuis quand le fait d’être aimable, tolérant et charitable s’apparente-t-il à un défaut, une carence ? Par quelle autorité suprême ont-ils le droit de me condamner parce que je ne suis pas de cette graine qui apprécie de se fondre dans les normes vestimentaires, se punit à mourir de faim pour porter la taille 38 réglementaire, s’affiche en permanence la face tellement fardée que l’on croirait un masque et qui, dès 35 ans en paraît 50 ? Pourquoi aurais-je raté ma vie parce que je n’ai pas les dents aussi longues que ces requins dont la cupidité et les desseins de pouvoir sont tellement gigantesques qu’ils en rayent les parquets ? Quand admettront-ils que l’on peut être très heureuse avec la configuration de ma personnalité ? Quand me verront-ils telle que je suis tout en s’en accommodant ?

Je ne suis qu’une femme aux désirs simples qui profite du quotidien via ses humbles plaisirs. Même si j’apprécie avec un bonheur toujours renouvelé la lecture d’un bon livre, le contact avec des êtres cultivés et raffinés qui me permettront de perpétuellement favoriser ma culture, je suis aussi une amoureuse de la nature. J’éprouve le besoin viscéral de contact avec la terre, de faire fructifier un plant ou une semence, de patiemment les voir grandir, les arroser et les soigner puis cueillir le fruit de mon labeur afin de le cuisiner. Faire du pain et des confitures, des terrines et des biscuits, des gros gâteaux gourmands et des petits plats inédits, inviter des amis ou de la famille et déguster ces modestes délices dans la joie et la bonne humeur. J’adore planter un arbre ou une fleur ; observer les bourgeons, fragiles prémices à ce qui deviendra une alliance délicate de feuilles harmonieusement agencées ou les boutons charnus dont la métamorphose nous délivrera une féérie de couleurs et de senteurs. J’aime m’asseoir au jardin pour écouter le vent jouer dans les feuillages, le bruissement des branches dansant dans les airs, le chant du merle ou de l’alouette ou tout simplement le silence absolu qui règne le soir tard lorsque toutes les vies environnantes sont au repos. Percevoir la démarche lente du hérisson, la fuite du renard ou celle du lapin, inopinément surpris par ma présence, le hululement strident de la chouette effraie ou le coassement des grenouilles brisant la quiétude des heures sombres. Je me réjouis d’observer la voûte céleste par une belle nuit d’été, scintillant de mille feux, offrant parfois l’arabesque magique d’une étoile filante. Je me délecte d’admirer la douce lumière des premiers rayons de soleil plongeant sur les sentiers de nos forêts, celle qui tamise l’atmosphère encore fraîche d’une aube estivale, les teintes cramoisies d’un crépuscule, la houle nébuleuse  d’une après-midi d’orage quand le ciel se charge de gros nuages dont le dégradé va du blanc crayeux au gris souris, semblant s’apparenter à une horde de chevaux sauvages surgissant de l’obscur infini. J’apprécie la mélodie de la pluie s’abattant sur les vitres, les averses bienfaisantes qui abreuvent le sol nourricier, font des ronds amusants dans l’eau de la mare et engendrent des flaques dans lesquelles il est facétieux de sauter juste pour braver l’un des interdits de l’enfance achevée. Je prends un plaisir inouï à contempler la neige ornant d’un bel habit laiteux les squelettes décharnés des végétaux, parant les lieux d’un tapis immaculé, enveloppant l’univers d’un manteau cotonneux. J’éprouve un bien-être absolu lorsqu’il m’est possible d’échapper au stress urbain, aux bruits intempestifs d’une ville en perpétuel mouvement, à la pollution des véhicules et des usines, à la saleté et aux odeurs nauséabondes dégradant indécemment bon nombre d’endroits ; retrouver la paix au milieu d’un champ de blé, marchant tranquillement parmi les têtes blondes, gagner paisiblement l’antre reposante d’un sous-bois à l’ombre salutaire puis m’installer pour des moments privilégiés de détente et de calme au bord de l’onde claire d’une rivière.

Cet univers élémentaire, mais dont l’apparition est bien plus ancienne à celle de l’homme, m’est essentiel voire vital. Il est primordial à mon équilibre personnel de vivre en harmonie avec l’environnement fondamental de notre planète. Non point que je rejette les évolutions technologiques ou le confort que les temps modernes ont pu apporter à nos quotidiens mais ils ne constituent qu’un apport pratique, certes apte à nous faciliter les besognes, la communication ainsi que les déplacements, tout en ne demeurant pas capital à mes besoins profonds. Les systèmes sociaux ont créé des dépendances suite à des obligations mais il est totalement envisageable, dans le cadre d’une autarcie bien gérée, de se passer de la majorité du superflu matériel mis à notre disposition sur le marché. Des siècles durant des générations ont vécu sans tout cet accessoire et elles n’en étaient pas moins heureuses. Installé à la campagne, au sein d’un humble logis en bois, muni d’un puits, s’occupant d’un petit élevage et produisant les récoltes  nécessaires à son alimentation, un foyer peut très bien survivre et s’épanouir sans la foule d’équipements que nous entassons inutilement. Sans briguer les postes à hautes responsabilités, les milieux décisionnaires et les portefeuilles richement pourvus, un individu est tout de même capable d’être pleinement heureux. Profiter simplement de la présence agréable de l’être aimé, du sourire de l’autre, de conversations intéressantes, du rire des enfants ou même, tout simplement, d’un repos bien mérité après le travail. Savourer intensément le temps qui passe au gré des heures et des saisons, des naissances et des départs. Saluer la terre et le ciel, le soleil, la pluie et le vent, le froid et la chaleur, l’arbre et la fleur, la graine et le fruit, la biche et le lièvre, la coccinelle et le papillon, le poisson et le ver de terre. Remercier la poule pour l’œuf, la vache pour le lait, le lapin et la volaille pour la viande, l’eau pour la vie, le bois pour le clos, le couvert et la flamme de son âtre ainsi que la glace pour la fraîcheur, et toujours ce sol fertile pour tant de cultures.

Utopie, idéalisme obsolète ? Il conviendrait de revisiter les écrits d’un Henry David Thoreau afin de se persuader du contraire. Le monde avance, la multitude suit, certains sont à la traîne et d’autres sortent du rang. Je suis heureuse, profondément heureuse d’appartenir à ceux-là.

 

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