Expérience

 

 

Marc, c’est un doux, un tendre, un calme, en apparence. Ca fait vingt ans qu’on est marié, moi je le connais, il y a des limites à ne pas dépasser. Il est lent, certes, mais quand la vapeur lui monte, t’as intérêt à dégager, il a pas de soupape de sécurité, il explose. Les voisins, ils me croyaient pas, ils le voyaient comme un agneau, moi je sais que quelque part il a du lion. En connaissance de cause, tu penses bien qu’il y a des choses que je ne m’aventure pas de lui dire. Par exemple qu’il était zéro au lit. Consciente de ses réactions à retardement, pire qu’une bombe nucléaire, tu t’imagines quand même pas que j’allais le lui avouer. Cela aurait été aussi imparable que d’affirmer à un tigre, nanti d’au moins deux cent dents aiguisées comme les couteaux d’un chef, qu’il a des problèmes de dentition. Néanmoins, pour palier à cette carence, je m’étais alloué les services sympas et hautement qualifiés d’un professionnel de la partie, j’avais pris un amant. Pas mal et drôlement plus averti sur la technique que mon Marc, il en demeurait pas moins totalement obtus. Ca faisait bientôt cinq ans qu’on pratiquait ensemble les délices de l’alcôve quand Monsieur a décidé qu’il voulait légaliser notre situation. J’ai eu beau lui expliquer qu’il était matériellement, intellectuellement, moralement voire fondamentalement impossible d’aborder le sujet du divorce avec Marc, il voulait pas me croire. C’est quand même têtu les hommes, ils nous font jamais confiance ; pourtant s’il y a une femme sur laquelle tu peux compter, c’est bien moi. Lui, il doutait. Il m’avait même dit que je n’avais pas l’art et la manière de m’y prendre ; il faut du doigté, c’est une question d’expérience. D’abord tâter le terrain, tout en douceur avancer à petits pas vers le but de la conversation ; puis, quand l’instant est vraiment propice, tu le sens, c’est inné ces choses-là, tu déballes ton affaire. Ton interlocuteur, tu l’as travaillé au corps, c’est pourtant facile ; pour ce qui est du reste, un bon upercut bien placé et la partie est gagnée. Après tout, puisqu’il était tellement convaincu, si sûr de son coup, j’aurais été vraiment idiote de le retenir.

Il y a une semaine il est venu voir Marc qui bricolait dans le garage. J’étais derrière, je pipais pas. Ils se connaissaient déjà de vue car ils faisaient leur tiercé au même endroit, ça a facilité le contact. Moi, j’étais dans mes petits souliers mais j’admirais l’aisance avec laquelle Daniel, mon amant, il causait. Marc, lui, il répondait par des grognements, c’était déjà plus un agneau. Dany il a parlé du match de foot de la veille à la télé, du boulot, du temps. Il était tout fier, y avait que lui qu’en plaçait une. Ca m’inquiétait. Les monologues dans la tragédie ça finit toujours mal ; je sentais qu’il y avait de l’eau dans le gaz et que ces deux trucs c’est pas compatible. Le Marc il allait pas tarder à exploser. J’ai pas eu le temps de réagir mais quand Dany, pourtant expert en la matière, il a lancé que j’étais sa maîtresse et toutes ses envies délirantes, l’autre il a attrapé la tronçonneuse et alors là je me suis dit qu’il voulait pas lui faire du bien. Dany il a juste eu le temps de dégager avant de finir en pâté.

Tout compte fait, grâce à son expérience incontestable, je m’en suis pris plein la tête et j’y ai gagné un coquard. Depuis, Marc il joue plus au PMU, il loue des cassettes pornos tous les jours et il veut faire ça tous les soirs.

Moi je suis épuisée.