Héros

 

 

Cécile et moi, ça fait plus de vingt ans qu’on est amies, vraiment amies. A l’école déjà, nous ne jouions que toutes les deux. De cette époque on a gardé le besoin incontournable de tout se confier. Entre nous c’est réellement franc, pas de manières, c’est notre devise. Depuis ce temps nous avons grandi – elle pas tellement, mais c’est pas grave ; moi beaucoup, hélas -, nos carrières professionnelles sont différentes, cependant nous avons conservé un maximum d’heures dans nos plannings personnels à nous consacrer mutuellement car c’en est devenu viscéral. Nos goûts étant semblables, cela facilite nos loisirs et entretient notre amitié. Tout est vraiment idyllique hormis un point : Robert.

Là où Céline passe son temps à voler d’amourettes en passions folles, de déprimes totales en extases complètes depuis sa plus tendre jeunesse, cela fait dix ans que je suis avec Robert. Sans cesse elle me répète que je suis idiote de vivre avec un type pareil. De fait Robert il est pas extra. Petit, il fait dix bons centimètres en moins que moi, tout maigre et pas franchement beau. Côté mental, c’est vrai qu’il a pas inventé la poudre à canon mais il tient la route raisonnablement. Jusqu’ici Céline, elle comprend pas mon choix mais elle résiste ; là où elle déraille c’est quand je lui avance que Robert c’est mon héros et que c’est pour ça que je ne le quitterai jamais. A chaque fois, à ces mots, elle disjoncte. Amoureuse temporairement, passe encore ; aveugle pour l’éternité, alors là non ! Elle qui court depuis tant d’années après un prix Nobel dans le corps d’Arnold Schwarzneger, elle saisit pas très bien comment mon Robert, tellement dissemblable de ses paramètres de l’homme idéal, il peut être mon héros. J’avais jamais pris le temps de lui expliquer. Hier je me suis lancée.

« - Si d’emblée l’homme de ta vie, il affiche toutes ses qualités, t’as plus rien à découvrir. Jamais d’étonnement, que la routine. Par contre, si par un miracle extraordinaire, de la Bête il se transforme en Prince Charmant, si un beau matin il est devenu preux chevalier ou Robin des Bois, là au moins tu touches au sensationnel. Un héros c’est quelqu’un d’ordinaire qui, d’un coup de baguette magique, devient Superman. En cela Robert il est mon héros. De Woody Woodpecker de la musculation il peut très bien un jour devenir Stallone. Par cette transformation il m’éblouira bien plus que si il était déjà Monsieur Univers avec le cerveau d’Einstein. Alors j’attends… »

J’ai bien vu que Céline, elle était pas franchement convaincue. Elle a pas osé rire, elle m’a simplement dit :

« - Tu peux attendre longtemps ma belle car s’il a pas une intelligence certaine, il possède une certaine intelligence, j’en suis sûre. Il entretient l’intrigue ; son histoire elle risque d’être plus longue que « Guerre et Paix », t’en as au moins encore pour cinquante ans. Il peut toujours te rassurer en t’affirmant qu’il chauffe les muscles mais arrivé à la retraite il t’avouera qu’il avait pas la constitution pour… »

J’étais déçue mais je n’ai rien répondu car, au fond, Robert, ce dont elle ne s’était jamais rendue compte, c’est que je l’aime avant tout pour ce qu’il est naturellement ; en fait, je l’aime vraiment et ça c’est bien plus éternel que toutes les apparences.