Jeter les masques

 

 

Il arrive toujours ce moment fatidique où il faut jeter les masques, cesser de jouer de semblants, accepter de regarder le miroir en face et n'y voir que la stricte vérité, l'indéniable réalité. S'avouer une bonne fois pour toute, même si cela fait vraiment mal, que, depuis le départ, on s'est trompé de route, que notre vie est un véritable gâchis et qu'en fait on est complètement perdu. Erreur d'aiguillage, indécision chronique fatale, destin malchanceux, solitude néfaste ? L'heure n'est plus à trouver les raisons aux échecs, les causes de cette dépression monstrueuse qui mine, les responsables d'une telle catastrophe. Non, l'instant doit juste être clair : admettre la défaite, les illusions perdues, les espérances déçues, en tant que telles mais surtout ne plus se retourner. Il n'émane jamais d'issue favorable des ruines, seulement de nouvelles impasses. Quand, malgré le silence opprimant, malgré le vide de l'existence, tout se bouscule dans la tête, les êtres, les idées, les choses et les tracas, il n'existe qu'une solution envisageable, une voie admissible : tout balayer, tout effacer et recommencer avec des aspirations semblables dans leur fond mais différentes dans leur forme, dans un autre contexte, avec un entourage dissemblable.

Reconnaître les traîtres, ceux qui tournent le dos dès les premiers nuages, qui évitent notre présence en baissant les yeux, dont les voix se taisent par crainte de s'engager, qui ne murmurent que des critiques insidieuses et ne sont que des indifférents absolus. Ne plus attendre un soutien quelconque pour avancer mais développer d'abord ses propres forces. Exprimer ses volontés, bien haut, bien fort, résolument. Agir ensuite, car c'est indispensable. Dépenser énormément d'énergie pour parvenir au but précis que l'on s'est fixé, sans avarice ni restriction quelconque, mais surtout y croire. Regarder, écouter, découvrir qu'il existe ailleurs des plaisirs, des relations, des bonheurs nouveaux que l'on ne soupçonnait pas auparavant par irresponsabilité, inconscience, cécité et surdité. L'épreuve est somme toute éprouvante et périlleuse car il ne s'offre aucune garantie certaine de réussite mais il faut la tenter pour se convaincre absolument de son entière indépendance, de sa totale maîtrise de l'existence, de son intégrale liberté de décision, juste pour essayer aussi, puisque, de toute manière, tous les autres choix étaient épuisés.

Oser, croire que l'audace, un jour, paiera, que l'optimisme est le salaire des bienheureux. L'immobilisme, la dépendance sociale ou familiale c'est l'aliénation, la condamnation irréversible à n'être qu'un végétal voire un déchet. Peut-être est-ce déjà la mort en quelque sorte. N'être rien avant d'être néant. Stupide ridicule des situations humaines. Pour vivre réellement un temps chargé d'émotions, de sensations et d'imprévus, il faut d'abord le désirer viscéralement, faire preuve de courage car les obstacles sont nombreux et déstabilisants mais néanmoins bien plus rassurants qu'une fuite lâche.

Ne pas toujours raisonner avant d'agir, accorder du crédit aux actes intuitifs, impulsifs, simplement parce que le moment est propice. Ne pas vivre seulement pour respirer, manger et dormir. Admirer les enfants comme un don des cieux mais ne pas évoluer uniquement à leur rythme, selon leurs uniques exigences car, un jour, en toute normalité, ils partiront et, seule, au bout de la table, j'attendrai demain, quelqu'un, personne, rien... La mort.