L'homme pressé

 

 

Dans une chambre à la lumière tamisée, deux enfants s’ennuient visiblement, assis sur un tapis, près d’un grand lit en désordre. La fillette joue avec ses mains tandis que le garçon évade son regard sur le plafond.

Une voiture roule à vive allure dans la nuit. A son bord, une femme s’étire longuement, fatiguée mais amplement satisfaite de sa journée. Elle est jeune et belle, coquette et sereine. Elle passe un bras derrière le cou de l’homme qui est au volant tandis qu’il file allègrement dans les rues désertes d’une ville qui, dans son sommeil, brille de centaines de réverbères.

Par la fenêtre éclairée d’un appartement se distingue la silhouette des enfants. Le petit garçon observe son quartier qui s’étale endormi au pied de son immeuble. Des grandes bâtisses d’où surgissent de rares lueurs, des autos, des arbres et un panneau publicitaire lumineux.

L’automobile accélère. Elle est puissante et racée, elle peut allègrement supporter le rythme qu’on lui impose.

L’enfant regarde toujours à travers la vitre et s’impatiente ; sa sœur en fait de même. L’horizon est vide. Leurs visages reflètent l’inquiétude légitime des gamins à leur âge.

L’homme esquisse un sourire avant d’aborder un virage. Imperceptiblement distrait, trop rapide pour anticiper, il n’a pas le temps de réaliser qu’un véhicule stationné sur la chaussée s’offre en obstacle quand il le percute violemment. Le choc est monstrueux. Les tôles se froissent dans un tonnerre assourdissant, éclatent sous l’impact ; les vitres se brisent, éclatent en des milliers de particules. La voiture heurtée est projetée dans les airs tandis que celle de l’imprudent continue sa course en effectuant des culbutes dans un vacarme effroyable. Les passagers hurlent de douleur. Leurs cris sont insoutenables. Soudain la carcasse défoncée termine son carnage en échouant le long de la rambarde d’un pont. Un silence angoissant reprend ses droits. L’asphalte est jonché de débris qui se sont éparpillés au cours de l’accident. Dans un dernier souffle le véhicule pulvérisé effectue un léger recul en arrière tel un dernier râle avant d’expirer.

Le jeune garçon persévère à scruter le lointain. Il se fait tard et il a tellement peur sans eux.

Ils ne rentreront pas ce soir. Ils ne reviendront jamais. Mais il ne le sait pas encore.

Sur un boulevard, quelque part pas très loin de chez lui, dans la quiétude d’une fin de soirée, la vitesse, cette sensation qui nous grise parfois, lui a ôté ses parents.

Son père, si grand et fort, tellement beau et intelligent, avait oublié qu’un fils et sa sœur avaient besoin de lui vivant.