L'indifférence

 

 

L’indifférence. Incolore, insipide et inodore. La vie sans relief et sans bruit. L’indifférence, degré zéro de l’intérêt, n’est pas un sentiment mais une position dénuée de toute émotion qui semble indiquer un manque car l’individu n’éprouve aucune douleur, aucun désir ou plaisir et nulle crainte. Cette insensibilité le condamne à l’anorexie et à l’apathie. Malheureusement l’indifférence est le mal qui gangrène le plus terriblement la société actuelle. Trop absorbé par sa propre histoire, ses soucis, ses responsabilités et ses carences l’homme s’est créé une carapace mentale  refoulant tout ce qui pourrait le déstabiliser ou lui révéler ce que la vie a de pire en ses entrailles. Il a asséché l’éponge de son cœur et clos les portes de son cerveau. L’horreur, la violence, la douleur et la souffrance ont été banalisées à force d’être trop médiatiquement exploitées. Le beau, le vrai ont été vulgarisés à un tel point qu’ils n’enchantent plus ou peu. Les contraintes budgétaires ont éclaté les notions bienfaitrices d’équilibre affectif. L’explosion de la cellule familiale, qui était un réseau de liens susceptibles de fournir et d’entretenir un canevas de valeurs fondamentales, de morale essentielle et de traditions ancestrales, a favorisé l’isolement des êtres qui ont perdu quantité de repères protecteurs mais également leurs guides sur les chemins de l’existence. Electron libre livré à lui-même, il gravite sur sa planète, volontairement enfermé dans une bulle personnelle qu’il ne rend accessible qu’à un nombre limité de personnes afin de réduire ses contacts directs, les dépendances qui en découlent ainsi que les dangers potentiels à sa sérénité qu’ils représentent. Désormais l’homme moderne mène une existence intense détachée de la réalité et dénuée de toute saveur. En effet, il a des dizaines de contacts sur Facebook mais il est incapable de s’épanouir durablement dans une relation sentimentale, a besoin de l’intervention d’une multitude de moyens toujours plus variés pour lui faire rencontrer son idéal et dort seul dans un lit deux fois trop grand pour lui. Il est à la pointe de l’information via les technologies récentes, il a connaissance, sans conscience, des tragédies universelles, cependant il ne songera que rarement à entreprendre une quelconque démarche caritative ou humanitaire. Il observe le monde et ses fléaux de loin ; spectateur et non acteur, il engrange les images, tourne les pages et laisse commettre les outrages. Aveugle, sourd et muet, il se cache délibérément derrière une muraille, celle de l’indifférence.

L’indifférence se loge dans les moindres recoins de l’ordinaire, dans les actes les plus banals, les comportements les plus communs. C’est une âme qui ne vibre pas ou plus, une parole tue, un geste éteint, des chaînes qui étranglent la passion qui fuse en nos veines, des boulets qui écrasent nos sentiments les plus forts tels que l’amour, la colère, l’indignation et la révolte. L’indifférence a anesthésié le respect, la justice, l’insoumission et la générosité. Elle a gommé les sourires et étouffé les paroles aimables qu’elle a remplacés par des masques ternes figés dans le silence. Elle a tari les pleurs qui surgissaient des cœurs tels des océans d’émotions salutaires. Elle a tué les feux de la passion, métamorphosant ses élans en des états de pâleur morbide. Elle s’est logée partout et trop peu réagissent réellement pour lutter efficacement contre elle.

 

 

Elle commet des ravages lorsque l’on accepte que les dirigeants débloquent en un éclair des milliards de dollars pour sauver des offices qui ont joué à l’apprenti sorcier afin de satisfaire la cupidité d’une minorité alors que tant de millions souffrent et meurent depuis des années et qu’il n’y a jamais de fonds pour éradiquer les calamités dont ils sont victimes.

Elle offense encore plus lorsque se révèle la véritable destination des sommes octroyées tandis que s’élèvent les hurlements des populations affamées, des enfants décharnés, des peuples décimés par les épidémies et le SIDA, des familles qui ont perdu leur maison, leur travail et jusqu’à leur dignité, des sans-abris qui se terrent sous les porches de nos villes ou au fond de nos bois. La galaxie entière perçoit les plaintes et pleure les désastres mais l’indifférence a permis que des vauriens d’affairistes s’octroient des bonus de fin d’année, s’en mettent plein les poches et s’offrent des festins royaux et des séjours de détente hors de prix sur le dos de l’indigent et sous le regard impassible des lâches qui refusent le combat.

Le désert gagne, la déforestation asphyxie la planète, les déchets toxiques sont abandonnés dans les pays les plus pauvres dont les gouvernances corrompues acceptent sans broncher les ravages, la pollution abrège l’avenir : des consciences se réveillent, des voix s’élèvent mais l’indifférence au sein même des cellules décisionnaires limitent les interventions.

Au coin de la rue, dans tous les quartiers, à tous les étages s’abat l’indifférence. Elle frappe quand nous tolérons que les amoureux aient cédé leur place sur les bancs publics à des êtres en peine, raidis par le froid des nuits glaciales, que le matin les dépouilles sont découvertes inertes puis enterrées dans l’anonymat total. Elle sévit lorsque nous ne dénonçons pas l’évidence de coups sur un enfant maltraité, de violences sur une femme battue ou d’abandon sur une personne âgée. Elle existe quand tout un chacun ne tente pas d’agir alors que le chômage, les situations financières précaires, les crises intimes risquent d’engendrer des drames dans certains foyers exposés.

L’indifférence blesse quand tu déverses tes poubelles dans la nature, tes détritus par la vitre de ton automobile, quand il laisse couler inutilement l’eau de son robinet, lorsque le tenancier du bistrot continue à servir un client totalement ivre et qu’il ne l’empêche pas ensuite de reprendre son véhicule. Elle intervient quand nous ne soutenons pas le corps enseignant dans ses actions éducatives et que nous ne nous alignons pas faire cesser les assauts dont il fait l’objet, que nous ne réprimandons pas sévèrement tout débordement comportemental de nos jeunes. Elle s’enclenche dès que vous vous voilez la face sur la réalité, que vous demeurez moralement, mentalement et physiquement léthargiques face à une vérité dérangeante comme ces vacanciers qui n’éprouvent aucune gêne à se  prélasser sur une plage alors que gisent deux cadavres à proximité.

Malheureusement l’individu d’aujourd’hui a vendu son âme au diable contre une bonne dose d’égoïste tranquillité fournie avec l’indifférence afin de n’être jamais conscient de sa dégradation avancée.

 

"Ce qui m'effraie ce n'est pas l'oppression des méchants mais l'indifférence des bons".

Martin Luther King