La nuit qui s'éteint

 

 

Les années passent sans que nous nous en rendions vraiment compte car nous les traversons avec insouciance, presque dans un état second. A certaines époques nous sommes conscients d’aborder des virages primordiaux car ils nous déportent quelque peu, nous déséquilibrent dans nos habitudes ; cependant, une fois le tournant maîtrisé, question d’accoutumance, nous poursuivons notre chemin. Sur cette voie à sens unique, point de retours en arrière possibles. Sans issue, elle l’est peut-être également, tout dépend de l’horizon que l’on s’imagine au-delà du voyage.

Néanmoins, malgré ces principes fondamentaux indubitables, parvenus à un stade avancé de notre odyssée, il nous arrive parfois d’être tenté de regarder derrière nous. Essayer d’y apercevoir ces êtres chers pour lesquels l’épreuve est déjà terminée ; y retrouver peut-être ceux qui nous ont lâchement abandonnés ; revivre autrement tous nos actes manqués. Le brouillard est perpétuellement intense en ces contrées et cette envie est irréalisable. Alors juste avancer même si c’est un gouffre qui s’offre en perspective, même si plus aucun compagnon de route ne nous entraîne et que l’on est persuadé que persévérer est inutile.

Elle est assise sur sa terrasse. Le soir est tombé. Elle pense. Du trajet, elle a déjà effectué la plus grande partie. Les gens de son âge savent d’instinct lorsque l’arrivée est proche. L’expérience. Les conclusions qu’elle tire de son existence ne sont pas réellement à la hauteur de ce qu’elle espérait naguère.

Elle est sur sa terrasse chargée de plantes et de fleurs, car elle n’a jamais pu avoir un jardin. Pâle semblant, elle s’en contente. Comme du reste d’ailleurs. De cet appartement haut perché qui surplombe la ville, qui surplombe la vie. Cette vie dont elle n’est plus tout à fait intégrante ; de toute manière, serait-ce bien nécessaire ?

Elle aime quand le jour descend et que les réverbères s’allument car c’est une autre forme de mouvements qui s’enclenche ; le ralenti qui s’impose ; enfin un rythme à sa mesure. Paisiblement elle attend. Elle n’a rien de plus utile à faire ; personne ne la réclame ; il n’y a que le souffle imaginaire des âmes disparues. Elle attend seulement que les heures tournent, que les lumières artificielles s’effacent peu à peu afin de ressentir cette émotion particulière que provoque en elle la nuit qui s’éteint. Quelque part elle se retrouve alors, faible lueur qui s’amoindrit. Car la nuit n’est qu’une étape, l’ultime de chaque journée, comme la vieillesse est celle de la vie. Aussi, quand elle s’éteint, lorsque ces néons, reflets factices d’une survivance illusoire, se noircissent, c’est à chaque fois une petite mort, une fin. Elle sait pourtant qu’après sera plus dur à supporter, puisque dans cette obscurité pesante ce sont déjà les mortelles ténèbres qui s’avancent. Et tout ce vide au-dessous, tout ce vide dans sa tête. Nul combat, nul espoir, juste l’absurdité de l’attente de la mort.

Si seulement un soir elle pouvait s’éteindre avec la nuit…