Lui

 

 

A chaque fois c’est la même histoire qui recommence. A partir du 2 je sais que ma fin du mois sera difficile. Je suis toujours débitrice. Pour peu que ce soit une période à factures monstrueuses, là je coule carrément. D’accord, je n’ai jamais été économe ; les gestions rigoureuses et les placements ce sont des opérations qui me minent le moral.

De toute manière c’est toujours au moment des soldes que je suis fauchée comme les blés ; c’est lorsque mon compte est en rouge à la banque que pleuvent les invitations. Ca me démoralise totalement alors je craque.

Néanmoins, il arrive l’instant fatidique où la situation est plus que critique. Dans ces cas-là, il est urgent de freiner ou sinon c’est la casse fatale et irrémédiable. Interdites les boutiques alléchantes, finies les sorties au resto, bannis les extras culinaires du weekend, oubliées les petites folies réconfortantes. J’ose même pas te décrire mon allure lors de ces états, tellement je suis délabrée tant physiquement que moralement. Je me demande toujours comment je vais faire pour m’en sortir, pour quitter cet enfer.

Pauvre petite Française, je suis condamnée à rester bien au chaud chez moi devant ma télé. Idées noires, dépression, je frôle le pire. Surtout les claques. Je pense à lui.

Si j’en avais le courage, je me giflerais à m’en assommer. J’ose même plus me regarder dans une glace tellement j’ai honte.

Lui, tu le connais aussi bien que moi, mais tu l’ignores aussi souvent que moi. T’es aveugle, sourd et muet et en plus t’es paralytique face à lui, comme moi, la majeure partie du temps.

Lui, il vit dans un désert de cailloux ; il ne connait pas à quoi ressemble l’ombre et sa peau brûle sous un soleil de plomb. Les états d’âme sur des caprices sans consistance, les symboles superficiels de nos sociétés en décadence, il s’en moque éperdument. Il se bat aussi pour s’en sortir, pour survivre, vraiment. Ce qu’il demande, c’est tout ce que l’on jette dans nos poubelles pour calmer ses crampes, un peu de dignité pour vivre debout et de l’eau.

Alors, quand comme moi, t’as envie de fondre sur une promo de mode mais que t’as pas l’argent pour te l’acheter, dis-toi d’abord que ça c’est vraiment de l’inutile à ses yeux ; mais que, par contre, sans respect pour Lui tout seul au fond de l’oubli, si près de la mort dès les premières heures de la vie, tu laisses couler cette eau qui est une telle richesse alors là tu es puissant.

Ferme ton robinet et ouvre ton cœur vers Lui, tu t’apercevras comme moi que, tout compte fait, tu t’en es vraiment très bien sorti.