Maîtrise

 

 

Jusqu’à ce soir, Carole ne comprenait pas comment j’avais pu abandonner une profession qui m’offrait aisance et satisfaction, une liberté de célibataire grâce à laquelle je réalisais toutes mes envies égoïstement, pour me marier avec Roger, qui simple maçon de son état, et avoir 3 enfants.

Je lui ai toujours expliqué que Roger représentait l’envers du décor de l’existence que j’ai menée jusqu’à notre rencontre ; il est doux et attentionné pour tous ; il m’a fait prendre conscience des valeurs éternelles ; il a su bâtir pour notre foyer une petite maison gentille dans laquelle j’adore vivre mes heures ; que nous avons ardemment désiré nos progénitures telle une consécration suprême de l’attachement qui nous unit.

Elle n’était jamais convaincue.

A l’écouter j’étais liée voire asservie ; je subissais l’esclavage permanent de responsabilités pesantes ; je ne m’épanouissais plus personnellement. A ses yeux, le bonheur se matérialise, il est argent et réussite. La vraie joie n’est éprouvée qu’à travers des fêtes folles, des dépenses extravagantes et des passions vécues au jour le jour. Notre vie, unique, nous appartient et l’on ne peut perdre son temps en des sentiments secondaires.

Pourtant, il y a quelques mois, elle a fait la connaissance de Pierre. D’emblée, je l’ai senti changée. Ses confidences se faisaient rares ; je percevais néanmoins dans ses silences sans doute de la honte, peut-être des regrets, quant à ses pensées de naguère. Trop orgueilleuse pour s’avouer victime, elle affirmait avoir décidé d’orienter différemment ses désirs et ses plaisirs.

Sommes-nous vraiment maîtres de notre destin ? Elle en pleure aujourd’hui. Pierre est parti. Il ne lui donnera jamais ce bébé dont elle rêvait avec lui. Maintenant et avec celui-là, avait-elle décrété. Il en a décidé autrement.

L’amour ne se reçoit pas sur commande ; il faut le dispenser avant d’en recueillir quelques gouttes.

Je l’ai serrée très fort contre moi, elle est si malheureuse, au fond.