Miroir

 

 

L’autre matin, il n’y a pas si longtemps, peut-être un peu plus quand même, la durée a-t-elle vraiment de l’importance au fond ? L’autre matin donc, peu importe la date, je suis allée me promener avec ma fille dans le parc à côté de chez moi. Il faisait beau, je m’en souviens, le soleil c’est important dans l’existence, cela diffuse sur les jours une lumière particulière, ensorcelante. Même si tout va mal, ou pas aussi bien qu’espéré, un rayon modifie considérablement l’opinion que nous portons, trop souvent injustement, sur les être, les choses, les situations.

C’était une matinée tellement radieuse que je n’avais pas envie de demeurer dans mon appartement. Une intuition trouble, je présageais qu’au dehors je trouverais un certain réconfort. Se rassurer de quoi en fait ? Avais-je fondamentalement le droit d’éprouver des doutes ? N’était-ce pas un manque de respect de ma part que de ressentir des inquiétudes, des angoisses, lorsque l’on mène une existence aussi privilégiée que la mienne? Car il est vrai que tu m’offres en permanence la possibilité d’évoluer dans une sérénité totale, dégagée de tous soucis matériels, déchargée de toutes responsabilités pratiques. Nous avons la plus charmante des petites filles qui est pour moi une compagne adorable dans… dans ma solitude. Chaque théâtre possède un envers du décor.

Mon miroir est doré  sur l’une de ses faces ; il projette l’image d’une femme choyée, outrageusement gâtée par le destin ; toutes ces faveurs ne sont hélas que des richesses éphémères en notre voyage sur cette terre. Les vraies valeurs se trouvent ailleurs.

De l’autre côté du miroir il y a le noir ; ce renvoi dénué de consistance des âmes esseulées au milieu des mirages. Quelque part, autrement, je savais, malgré l’affront cérébral qu’impliquait une telle pensée, que vibrait quelqu’un avant tout altruiste.

Je suis partie avec notre fille, ce matin-là, pour une banale promenade dans un parc semblable à tant d’autres. Nous faisons parfois des rencontres étranges, de ces connaissances en total paradoxe avec notre quotidien ; elles appartiennent aux impondérables, à ces imprévus subtils qui laissent une empreinte considérable très longtemps après leur passage. Je me suis assise sur un banc. Notre enfant jouait avec des cailloux. Non loin était installé un jeune homme, plutôt un homme jeune car, sans être très âgé, il avait tout de même quitté l’adolescence. Il ne possédait pas un physique foncièrement attirant mais son visage dégageait un certain charme. Il reflétait, en réalité, plus une beauté intérieure intense.

Il tenait un rondin d’une taille raisonnable. La petite s’est approchée de lui. Un sourire, un clin d’œil, il avait d’emblée succombé. Il a alors sorti un petit couteau de l’une des poches de sa veste. Sagement, notre fillette a pris place à ses côtés tandis que tout bas j’observais la scène. Méticuleusement il s’est mis à tailler l’écorce. L’épreuve fut longue et délicate ; elle demandait patience et dextérité mais le résultat fut largement à la hauteur des efforts. Il avait sculpté une poupée. Il l’offrit en silence à notre fille. Elle l’admirait, éblouie. Je l’étais encore plus qu’elle.

Ma fierté suprême est cette enfant que j’ai désirée, que j’ai portée, qui a grandi en moi et est née de ma chair. De ma vie j’ai donné la vie. Elle est ma consécration, la plus belle œuvre émanant de moi, elle restera ma trace. Lui, il avait en cet humble ouvrage accompli bien plus. D’un morceau de bois mort, il avait créé la vie ; il avait donné à une nature éteinte, inerte, un visage respectable, une raison d’être. Par cet acte bénin il tendait le bonheur.

Timidement il m’a ensuite adressé un simple regard. Sans un mot nous nous sommes compris. Sans rien nous avouer nous nous étions trouvés.

Il est des rencontres que l’on ne peut ignorer car nous savons au fond de nous que le bouleversement qu’elles entraîneront dans leur sillage n’aura que des effets bénéfiques sur nos consciences.

Il n’est que menuisier, sans le luxe artificiel de mon passé, mais lorsque ses mains taillent le bois, façonnent cette noble matière, mes yeux s’émerveillent, mon cœur s’emballe car je sens le sien qui, tout près, palpite pour moi.

Mon miroir est toujours doré sur l’une de ses faces car son sourire irradie tout l’espace. Depuis j’ai oublié de quelle couleur était l’autre côté.