Nos idéaux de naguère

 

 

Nous nous connaissons depuis trente ans. Nous étions jeunes à l’époque ; moi, un peu plus, mais qu’importe. Tu te souviens, nous avions des rêves plein la tête, de l’énergie à revendre et beaucoup de passion aussi, surtout de la passion. Elle coulait en nous comme le sang en nos veines, elle nous faisait vibrer, nous révoltait, nous enthousiasmait ou nous émouvait. Elle était notre unique guide car, rebelles en nos âges, nous refusions tous maîtres à penser, allégories vivantes du mal sournois qui vole les âmes pour ensuite enchaîner les êtres et que nous combattions comme la peste.

Mais nous étions sages, simples quoi, sans que cela n’ait de connotations péjoratives. Nous n’envisagions pas de tout détruire sur cette planète et de reconstruire forcément mieux, seulement de continuer, quelque part achever, sans doute un peu différemment, ce que nos aînés avaient commencé.

Nous aimions les nôtres car ils étaient d’abord nos racines, ensuite des exemples pas si ratés en définitive. Ils étaient nos familles. Ce point de repère si important lorsque l’on ne sait pas, face à l’inconnu de tant d’années qui s’ouvrent en perspective, quelle voie emprunter. Nous y pensions fréquemment ; nous en parlions quelquefois après la chorale ou les cours de violon que tu détestais tant. Nous avions peur aussi parfois de les décevoir car ils avaient tellement d’avance sur nous, trop d’écart entre nous, et cette fin inexorable qui surgit si vite. Raisonnables en somme.

Avec des bribes de folie qui s’échappaient ça et là de nos inconscients pour mieux nous prouver que nous n’étions pas parfaits. C’est normal voire banal. Les délires ordinaires du commun des mortels. En ces instants tu t’imaginais rapter les passants sur les boulevards, le soir, pour les faire danser, juste pour rentrer quelques heures dans leur histoire, simplement pour que vos regards se croisent autrement, pour détruire les murs qui isolent les vies et taisent les voix. Moi, je parlais de la couleur de la lumière qui gorge les cœurs de soleil, ravive de teintes gaies la pâleur des jours ; de cet imaginaire qui meublait mes nuits en me transportant ailleurs vers des rives lointaines parées de notes et de mots.

Nous discutions aussi des autres ; tu te rappelles ces paroles enflammées que nous avions pour eux… Nous voulions connaître tous nos frères, toucher à leur quotidien, leur tendre la main et soulager leurs peines. Nous allions parcourir le monde, tous les rencontrer, puiser dans leur sagesse et leur offrir notre soutien. Altruisme futile de nos jeunesses insouciantes. Nos chemins étaient tracés d’avance et nous savions que nous les suivrions probablement sans polémiquer. Obéissants, jusqu’au bout. Nous étions nés ainsi.

Après de sérieuses études, tu te devais d’assurer la relève de tes parents. Hors de tes songes de considérer une autre issue. Le commerce n’était pas viscéralement le domaine dans lequel tu étais le plus à l’aise, tu étais beaucoup trop artiste, mais c’était ta direction désignée d’office. Résigné, tu te contentais d’espérer être à la hauteur.

Je t’admirais car, moi, je n’ai pas pu ; c’était plus fort que moi ; cet appel des autres qui cognait ; par delà l’espace qui nous séparait, je recevais trop puissamment leurs plaintes dignes, leurs détresses absolues face à l’indifférence. En dépit du respect inculqué, des lois ingurgitées, de l’amour même que je vouais à mes liens, j’ai lutté pour ne pas effectuer ces pas vers une destinée que l’on avait dessinée pour moi. J’étais incapable de me figer dans un confort égoïste simplement parce que c’est le sort de ceux qui vivent ici et maintenant. Je me suis enfuie au-delà des plaines douces et des vallées verdoyantes, loin de la sérénité de nos paysages tranquilles et inconscients, très loin de nos villes irréelles peuplées d’individus anesthésiés par les néons aveuglants des offres alléchantes de nos étals écoeurants. J’ai fui, en total accord avec moi-même, avec ma conscience. Tu sais, cet œil qui voit tout en toi, te culpabilise jusqu’à t’en réveiller dans les ténèbres, te fait trembler de frayeur face à tes carences et négligences. Je ne pouvais l’ignorer. Ma vocation allait plus haut que ma soumission. Puis je les ai vus, j’ai pleuré, je suis restée. Je t’ai perdu.

Tu venais de rencontrer Nina. La continuité dans la continuité. Envolés tes désirs altruistes des belles années face à la réalité des habitudes civilisées. Les années ont passé. Mes bonheurs ont été bien différents des tiens. Je ne possède toujours aucun bien matériel, le peu que je détiens se loge dans une valise, mais je m’en moque car si je n’ai rien acquis, j’ai donné le meilleur et surtout ressenti tant de vraies joies lorsque je pouvais sauver l’essentiel, des vies. Des dizaines d’enfants dansent et jouent mieux désormais autour de moi et de mes deux fils. Mes fils ! Ils ont la peau cuivrée et le regard sombre des habitants de ces contrées que l’on souhaitait sauver naguère ensemble. Ils sont généreux et turbulents comme les gosses de leur âge, tout en sachant déjà qu’ils sont beaucoup plus riches que leurs voisins car ils ont une maman et un papa qui les protègent, leur évitent de travailler si jeunes, leur donnent l’étude qui comble leur curiosité et fournit normalement un petit supplément d’âme.

Par delà les distances j’ai souvent pensé à toi. Je me suis même inquiété. Tu me connais, il a toujours fallu que je conserve des bouts de ficelle qui m’accrochent un peu partout où palpitent ces justes qui ont compté pour moi. J’ai appris que tu étais parvenu beaucoup plus haut que l’escomptaient tes aînés, que tu avais socialement réussi bien plus grand que toi-même l’aurait osé jadis. Envolés les attentes de vieillir dans la quiétude d’un foyer protégé contre toutes les tempêtes, les vœux de veiller tard autour des tiens réunis dans la joie des humbles retrouvailles. Nina n’a pas résisté aux assauts lancés par la puissance de ton empire financier. Tu croyais sans doute agir au mieux en l’éloignant des obligations liées à ta notoriété mais tu n’as pas vu que tu bâtissais des murailles de solitude autour d’elle. Elle est partie, avec ses sentiments déchirés et ses regrets enfouis, et vos enfants. Elle ne te ressemblait probablement plus assez pour demeurer.

Tu es seul maintenant dans un vide géant d’amour, séquestré au milieu de tes comptes débordants. Eclatées les aspirations modérées d’acquérir un modeste pavillon en banlieue avec un petit coin de verdure pour tes progénitures ; dépassés les souhaits de changer ta trop vieille automobile pour un véhicule juste moins usagé ; tu habites un vaste appartement dans les grands quartiers de la capitale et tu as oublié ta voiture au garage car il y a trop d’embouteillages alors tu lui as préféré une rutilante moto. Abandonné. Tu erres toujours sur les boulevards mais tu n’as même plus envie de danser. Tu n’as plus envie de rien car tu as tout, tu as trop, mais il te manque l’essentiel. Tu as réussi ce que tu ne voulais pas ; tu as manqué tout ce à quoi tu aspirais le plus ardemment. Tu n’as pas su, peut-être même voulu, choisir comme te le dictait ta nature.

Et toutes ces absences contre lesquelles il faut que tu luttes. Et ce feu qui est en toi et qui ne demande encore qu’à jaillir pour aimer et être aimé. Les mots éludés, les gestes arrêtés, les aspirations ignorées, tant de lacunes pour si peu de succès. Jamais tu n’aurais imaginé en arriver là. Encore plus fragile qu’avant de grandir.

Alors tu t’évades au service de causes humanitaires en ouvrant ton portefeuille mais si distant des odieuses réalités. Que cherches-tu à te faire pardonner ? Il est aisé de semer lorsque le panier est débordant de graines et que c’est autrui qui se charge de fertiliser le champ. Inutile de faussement culpabiliser. Tes dons, mêmes exorbitants, n’effaceront jamais le bien-être égocentrique dans lequel tu te perds désenchanté. L’envie. L’envie de vivre. L’envie d’aimer. L’envie de donner. L’envie d’être, toi, vrai, avec force et générosité, rouge.

Rouge telle la passion qui nous unissait hier, il n’y a pas si longtemps, il y a trente ans. Déjà. Rouge comme le sang qui gonfle nos veines quand nos émotions sont trop fortes ; comme le feu qui réchauffent nos cœurs bien plus que nos corps lorsque l’indifférence les éteint ; telle notre jeunesse qui croyait vraiment en son destin, en son rôle à accomplir afin de laisser quelques traces de notre éphémère passage ; telle la colère qui se déchaîne quand le sommeil est si long, que le réveil est violence ; comme les révolutions, les guerres et les résistances pour refuser le noir, éclater la blancheur de la vérité et repeindre la paix en couleur partout où ont sévi l’horreur et la soumission ; comme l’absence insupportable qui convulse et acharne le combat contre la résignation ; tels les sentiments qui s’agitent toujours en toi et les sensations que tu as oublié de toucher.

Si tu m’entends du fond de ta tombe dorée, toi qui du monde des puissants détiens les clés, les codes et les cartes, échappe-toi de cette bulle dans laquelle ta cupidité t’emprisonne avec ta conscience devenue trop lourde. Je ne peux renverser le temps, juste t’offrir mon cœur pour te chanter la mélodie du bonheur et ma main pour racheter tes lendemains.