Peine perdue

 

 

Des lumières de phares s’agitent dans la nuit, se croisent et se bousculent. Tu grimpes des escaliers et te glisses dans la foule. Tu avances dans ton errance tel un pantin asservi.

Ton visage est clos, tu ne vois pas les êtres qui déambulent autour de toi. Tes pas cadencent ton corps. Tu gagnes le quai, le train entre en gare quand tu aperçois son image.

Elle est livide et décoiffée ; la déprime ronge sa face, la peur cerne ses yeux. Dans le wagon tu évites les gens qui sont autant d’obstacles à vos retrouvailles. Un timide sourire pointe sur tes lèvres et illumine tes traits. Elle cherche ton profil par-dessus les épaules des voyageurs et fronce les sourcils car elle ne parvient pas à t’apercevoir.

Tu ne la vois plus. Tu fouilles du regard ces êtres qui s’entassent comme des sardines dans une boîte de conserve. Tu l’as perdue. Elle s’est échappée de ton espace, pourtant si près de toi, quelque part au milieu de ces personnages insipides, inodores et incolores.

L’aurais-tu rêvée ?

Tu descends car tu étouffes dans cette indifférence. Si belle et tellement autrement…

Les passagers te bousculent sans même s’excuser mais tu n’y prêtes guère d’attention car ton esprit est ailleurs. Il vogue sur le souvenir de cette femme que tu as entrevue un soir de détresse, dans une gare de banlieue. Toute la peine du monde était gravée dans ses yeux, la tristesse blafarde de l’univers apposée tel un masque permanent sur sa mine. Par delà la solitude qui drapait ses courbes, tu as perçu les élans d’un cœur qui n’aspirait qu’à aimer. Et tu as senti ton âme se déchirer avec violence quand elle t’a criée de saisir sa main qui s’offrait telle une lumière nouvelle surgie pour enchanter tes lendemains.

Hélas tu n’as compris le sens de sa présence. Frêle et furtive silhouette elle s’est évaporée dans un nuage de créatures sombres et silencieuses qui s’engouffraient dans l’obscurité des rues sales et nauséabondes.

L’aube ne ramène plus le soleil en tes jours car elle était le coin de ciel bleu qui aurait pu illuminer tes heures. Tu erres sur les boulevards cherchant l’infime trace, arpentes les ruelles sinistres où se vautrent les existences sans éclat. Chaque nuit tu reviens supplier son retour en ces lieux chargés de tant de regrets mais tes prières sont vaines. C’est le noir qui gagne, maintenant et toujours, pour toi.