Peur du noir

 

 

J'ai toujours eu peur du noir. Dans le ventre de ma mère, déjà, je m'en souviens par delà ma conscience, alors que je percevais ces vies qui s'agitaient autour de moi sans que je les vois, que je recevais les murmures de leurs voix sans pouvoir leur répondre, que je subissais les mouvements de ce corps qui m'enveloppait et contre lequel j'étais impuissante, je luttais contre l'angoisse qu'engendrait l'obscurité environnante.

Plus tard, lorsque venait le soir, quand, après un dernier baiser, ma mère tirait les rideaux opaques de ma chambre pour le long sommeil nocturne, j'éprouvais le sentiment désespéré d'un abandon lâche au milieu d'un espace incontrôlable quoique totalement hermétique et dépourvu de toute source de lumière.

Plus âgée, afin de combattre cette appréhension irraisonnée et persistante de la nuit, toujours victime imaginaire de démons affreux, sans cesse agressée par des bruits inoffensifs que je transformais en mon esprit en des signes alarmants d'attaques fourbes, j'ai du dormir volets et fenêtre ouverts afin de conserver un reflet artificiel de la clarté de la journée, afin de recevoir jusque dans mon lit le souffle réconfortant de l'air extérieur.

Aujourd'hui encore je redoute que le jour s'achève. Je n'aime pas cette nappe sombre qui s'abat sur nos existences. Elle ralentit nos gestes, oblige nos timbres à s'abaisser, réduit notre visibilité. Elle affaiblit toutes nos forces et surcharge les siennes. La nuit est sournoise et porteuse de coups bas. Elle est l'univers symbole du tragique, une fin en soi, quelque part une petite mort. Elle fauche avec insolence alors qu'avec insouciance nous nous offrons du repos.

La nuit est trop puissante et je n'aime pas perdre.