Rêve

 

 

Il y a quelques arbres accrochés aux courbes blondes des champs de blé, des bosquets parsemés telles des zones d’ombre bienfaisantes au milieu du désert, des touches de coton gris qui s’enfuient dans la toile bleutée de la voûte céleste et mon esprit qui s’égare en des rêves persistants semblant surgir d’une vie presque irréelle.

 La route déroule son tapis sous les roues de l’automobile qui nous emmènent vers ce monde bruyant, sale et violent dans lequel nous sommes contraints d’évoluer afin d’assumer dignement les responsabilités incontournables qui nous incombent. Les virages me donnent la nausée, les images qui défilent à vive allure en percutant mes pensées atténuent un temps le malaise. Je me laisse gagner par l’ivresse des clichés qui s’engrangent en moi et me procurent un bien-être ponctuel. Bientôt il faudra, je serai obligée d’affronter cette société que je m’obstine viscéralement à rejeter. Je me jetterai dans le bain de cette foule comme l’on se parachute du haut d’un pont un soir de désespoir total. Puis, comme une baleine perdue dans l’immensité de l’océan, la nuit venue, j’échouerai sur la macabre plage de mes terrifiantes heures nocturnes. Entre temps l’horloge aura tourné sans que j’ai compris le sens de mon quotidien, sans que j’ai voulu emprunter le chemin sur lequel je m’aventure, sans que je sache où mène cette existence si futile.

 Le vent se lève ; les épis dansent harmonieusement, effleurant la bise de leur tête bien garnie ; caressée par un léger aquilon, l’herbe se couche tout doucement sur le sol ; dans les sous-bois la lumière s’assombrit créant une atmosphère inquiétante ; les petits animaux regagnent sagement leurs abris tandis que les grands cervidés reniflent l’air, gonflant leurs poumons, affichant un thorax aussi musclé que le torse d’un athlète de haut niveau, trônant fièrement au centre de leur royaume, ne craignant nullement les caprices de Dame Nature.

La pluie ne va pas tarder à s’abattre sur les reliefs, noyant les vallées assoiffées, ruisselant sur les revêtements bitumés jusqu’à engorger les égouts débordés par un afflux aussi subit. Bientôt le ciel virera au gris profond puis au noir intense ; il se fermera à toute lueur, délivrant toute sa colère à travers des rafales virulentes et des trombes d’eau gigantesques.

Pourtant les intempéries qui menacent me paraissent insignifiantes lorsque je songe au combat que je vais devoir livrer contre la civilisation à laquelle j’appartiens involontairement mais, également, contre moi-même.

D’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours apprécié le silence, les rencontres paisibles avec la nature, le vide de la solitude qui permet à l’âme de se ressourcer, à la pensée d’errer sur les rayons colorés du soleil. Le monde et ses artifices, ses démarches égocentriques, ses liens superficiels, ses comportements fourbes, ses relations cupides, représentent pour moi une immense fosse aux lions envahie de surcroît par des vipères et dont ne sortent indemnes que les plus dépourvus de conscience d’entre les humains. L’homme est une bête féroce, le plus hideux des monstres au sein d’un système impitoyable.

Je dois fuir devant tant de laideur. Retrouver la source d’une existence propre, en communion avec l’environnement des premiers instants. Goûter la douceur exquise d’une après-midi sereine vécue dans la langueur reposante d’un sentier de forêt. Sentir le souffle d’Eole effleurer ma peau, balayer mes cheveux, alléger mes années, quand mes pas me guident vers nulle part. Toucher la feuille qui échoue à mes pieds, le tronc rugueux du chêne endurci par des siècles de lutte pour sa survie, le velours de la mousse qui tapisse les assises des arbres séculaires. Admirer le vol élégant de la bergeronnette, les teintes délicates de l’orchidée sauvage, les nuances flamboyantes du ciel quand l’astre suprême se dérobe dans l’horizon lointain. Percevoir le chant mélodieux de l’oiseau qui berce ma promenade, les appels vibrants d’un univers sans ambition superflue. Réciter la prière éternelle de l’enfant fragile mais reconnaissant face à tant de merveilles engendrées par son Père.

Je rêve à tout cela quand l’ordinaire devient trop lourd à supporter pour mes épaules affaiblies par tant de charges accumulées. Je songe inexorablement à cette simplicité quand aujourd’hui ne ressemble guère à ce que je m’imaginais hier. J’envisage ce retour vers des valeurs plus saines quand mon cœur saigne de trop de souffrances ignorées, déborde de tant d’attentes inassouvies, se noie dans une mer d’indifférence.

Pourtant je résiste et poursuis ce vain combat car tu es là. Toi, tu es ma seule, ma plus belle raison d’exister dans cette civilisation de l’absurdité.

Après d’interminables années d’errance, d’unions déplorables, de fréquentations désastreuses, de projets stériles, de révoltes dangereuses, tu es apparu dans mon néant tel un sauveur inespéré venu gommer les calamités de mes erreurs, fournir un sens juste et fondé à mon voyage.

Quand l’aube s’éveille dans la fraîcheur matinale, dans la douce quiétude de nos draps froissés, j’admire ton magnifique visage qui s’offre à la lumière naissante. Près de moi, la puissance qui s’échappe de tes formes endormies me donne la force d’avancer vers un autre jour pourtant semblable au précédent mais tellement plus riche en émotions et sensations depuis que ton regard a enflammé mon cœur.

Plus tard, c’est ta voix qui ensorcellera le stupide voire le tragique de mon quotidien, métamorphosant le creux des heures en des espaces magiques. Je bois tes mots jusqu’à la lie, j’absorbe ta sagesse comme une éponge capture la moindre goutte de liquide. Ton passé, tes espoirs déçus, tes luttes vaines auxquelles tu croyais comme un enfant se réfugie dans les jupons de sa mère les envisageant tels des remparts invincibles, ta foi en un monde meilleur, en une rédemption future de cette société en perdition, je puise dans tes mots comme d’autres partent à la pêche et, contrairement à ceux-là même, je ne reviens jamais bredouille. J’admire ta fidélité face à tes engagements, la pureté de tes sentiments, la fragilité du petit garçon blessé par l’absence involontaire d’une mère éloignée, déchiré par l’inexistence de câlins et de tendres paroles dans l’innocence de ses jeunes heures. J’envie la volonté et l’orgueil qui te nourrissent pour mieux affronter les cruautés de notre passage. Je salue la soif de connaissance que tu éprouves en permanence, l’appétit que tu ressens à devenir ce que tu es pourtant déjà : un homme digne et respectable, un père responsable et travailleur, un fils aimant et respectueux.

Lorsque se tirent les rideaux lourds et opaques de la nuit, que l’obscurité tant redoutée plonge la vie dans une inertie tellement glaciale qu’elle frôle les ailes de la mort, que ressurgissent mes démons les plus terribles, ton âme s’allume dans l’alcôve de notre amour et je pénètre avec un bonheur extrême en un espace merveilleux où s’épanouissent ta générosité, ta sagesse et ta force. Ton corps allongé près du mien savoure un repos bien mérité mais ton esprit me délivre enfin ces murmures rassurants indispensables à mon équilibre. En ces moments bénits, par tes caresses passionnées, je renais femme entre tes bras. Lors de ces échappées qui n’appartiennent qu’à nous, je peux laisser s’exprimer mon émotivité, ma sensibilité et ma sensualité. Sans gêne particulière, je t’offre en preuve de mon infinie confiance mes secrets les plus douloureux, mes espoirs insignifiants, mes délires les plus fous car tu es le havre rassurant dans lequel j’ai pu, enfin, amarrer l’ancre de mes souvenirs. Je te confie mes peurs, mes doutes et mes regrets car toi seul sais exactement comment panser mes plaies. Je te donne mes rêves, ces dessins esquivés au singulier et que je souhaite désormais réaliser au pluriel. Avec une patience inouïe, tu reçois mes messages ; jour après jour, tu franchis la porte de mon cœur et tu t’y installes pour l’éternité.

Il pleut sur la ville. L’averse nettoie les rues en chassant les individus, les forçant à dissimuler leurs hideux reflets derrière des murs épais. L’eau efface pour un temps les odeurs nauséabondes de sueur, de saleté mais surtout la puanteur des inconsciences collectives carburant au pouvoir et à l’argent, dopées aux substances illicites et à l’alcool. L’orage éteint les cris et les pleurs, éloigne les plaintes désobligeantes des victimes esseulées.

Naguère, je craignais le pire à chaque fois que je devais pénétrer dans ce cirque infernal, telle une équilibriste inexpérimentée tentant pitoyablement d’avancer sur l’imperceptible fil de la vie, trébuchant à chaque pas maladroit, apte à sombrer à tous les instants, redoutant de succomber sous les coups bas et vils des vautours qui n’attendaient que sa chute.

 Aujourd’hui, je ne perçois même plus l’ombre criminelle des rapaces qui planent en permanence au-dessus de nos silhouettes. La masse s’agite autour de moi ; des sons assourdissants envahissent l’espace ; des relents divers altèrent la pureté de l’air. J’ai oublié la menace sournoise des traîtres qui nous assassinent dans le dos ; je n’entends plus les paroles blessantes, les propos incohérents, les sottises déblatérées tel un disque rayé; je ne perçois les effluves polluantes des stéréotypes modernes. Je me suis échappée du carcan étouffant des normes actuelles et je me suis noyée en toi. Je ne vois que le brun profond et intense de ton regard ; je ne sens que le duvet de ta peau, la senteur enivrante de ton parfum, la paix qu’engendrent tes mots en moi.

Avec toi j’ai réalisé mon rêve absolu.