Seau

 

 

Paul, l’objet qu’il aimait le plus chez nous, c’était le seau du ménage. Un vulgaire seau en ferraille tout cabossé, gagné par la rouille, mais c’était son fétiche.

Tous les matins c’était la crise entre nous car, au moment de laver les sols, je ne trouvais jamais le seau. Paul s’en servait sans cesse pour transporter des cailloux, comme un enfant qu’il était encore, pour le charger de la terre d’un trou qu’il creusait inlassablement. Paul adorait aussi accomplir d’immenses trous dans le jardin et s’y allonger. Il disait qu’en ces instants il faisait l’amour avec la terre, que c’était une compagne fidèle car elle offrait toujours les mêmes sensations, les mêmes odeurs. Et moi je râlais car j’avais besoin de mon seau et que Paul ne le rangeait jamais à sa place, qu’il me l’encrassait avec des déchets nauséabonds, de la boue gluante qui adhérait avec ténacité à ses parois.

Un jour j’ai crié très fort car le seau avait encore disparu et que Paul ne daignait même pas m’avouer où il l’avait abandonné. Tandis que je m’énervais à la vue de mes carrelages salis, j’ai entendu un grand bruit venant de la grange au fond de la cour. Passablement surexcitée à l’idée d’y trouver Paul en train d’y tenter encore une de ses expériences inutiles, j’y ai couru. Le souffle soudain m’a manqué car Paul s’était pendu à l’une des poutres. Le bois, trop vieux, a cédé à la longue sous le poids du corps, Paul s’est écroulé et son visage s’est écrasé dans le seau renversé.

Nous l’avons enterré dans l’un des trous qu’il avait lui-même réalisé et nous avons déposé le seau à ses côtés.

Depuis j’en ai racheté un autre, en plastique, c’est inaltérable.