Séparation particulière

 

 

Il est là, à côté de moi, il dort. J’écris. Son visage fermé, sa voix éteinte et son corps immobile renvoient une image paisible. J’angoisse. Non face à la pensée stérile, aux mots échappés, aux phrases oubliées, seulement face à lui, à nous. Si près de moi en cet instant, il n’a pourtant jamais été aussi loin.

Trop souvent en fait nous subissons cette séparation particulière. Nous évoluons dans une zone semblable avec des goûts communs mais le temps nous contraint à n’être que les particules soumises d’un système paradoxal. Lorsque nous parvenons à franchir cet écran invisible qui enferme insidieusement dans des cellules cérébrales, la fuite est trop brève pour que nous puissions éprouver une sensation réelle et durable de bonheur. Rien n’est pire que de vivre si proche d’un être, de vibrer aussi intensément pour lui et néanmoins ressentir le déséquilibre profond qu’engendre d’ordinaire l’absence.

En cette obscurité sereine, j’ai envie, une fois n’est pas coutume, de bouleverser les événements, de changer notre histoire. Sans perturber son repos pénétrer en lui, calmes mes craintes en touchant ses rêves, l’aimer avant tout. Ce désir est si urgent que j’abandonne ma plume. Envolées les obligations que l’on s’impose, effacé le carcan de responsabilités dans lequel on étouffe en permanence, bienvenue la liberté d’être soi.

Mon cœur s’emballe, peut-être le doute de le contrarier, certainement l’appréhension de devoir affronter l’imprévu. Jamais auparavant je n’avais osé imaginer autrement le rituel du soir ; j’écrivais, il dormait, nous admettions.

Je me glisse sous les draps, caresse doucement sa peau ; il respire plus fort. Son regard m’observe, étonné ; il me sourit, je suis rassurée. Il me serre contre lui et m’embrasse. Quelque part il devait aussi rêver de l’amour, le soir, lorsque les heures sont calmes.