Séparations

 

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Dans notre société occidentale la solitude est vécue comme un déchirement voire un échec profond car, en pareil cas, l’individu moderne, bien que nanti des moyens de communication les plus sophistiqués lui permettant de correspondre avec les êtres vivant aux quatre coins de la planète, a été incapable de nouer une relation lui offrant la possibilité de sortir de son isolement, d’effacer cette séparation qui l’éloigne du monde. Quel que soit le contexte dans lequel il est utilisé le terme « séparation » possède toujours une connotation négative car la naissance, la vie et la mort ne sont que des suites de séparations.

Le bébé aborde l’existence en étant séparé de sa mère. La protection idéale fournie durant neuf mois, le lien extrême jamais plus retrouvé, cette intimité suprême partagée avec  celle qui lui fait don du plus précieux des cadeaux,  s’achève par une entrée dans la vie qui s’exprime de part et d’autre dans la douleur : celle de la mère lors de la délivrance parachevée par les cris du nourrisson à sa sortie. L’un et l’autre en sortiront métamorphosés, poursuivant longtemps leur chemin en tentant de récréer cette alliance unique. Il n’est pas rare de constater que les premiers temps la maman supporte mal ce ventre redevenu vide, comme le bébé cherche désespérément ce sein auquel il s’accroche si vivement, qui le rassure en rétablissant ce sentiment de fusion qui engendre une sensation de bien-être absolu, impression détruite lorsque fut coupé le cordon.

La naissance n’est qu’une des multiples facettes de la séparation car l’existence est jonchée de séparations.

La séparation s’affirme d’emblée dans notre langage avec sa grammaire ; une phrase est composée d’éléments bien distincts : un sujet, un verbe, des compléments. Genre, nombre, groupes, modes, temps. Analyse, conjugaison, voix active, passive. Il est indispensable de distinguer, isoler, classer.

La séparation ce peut être l’éloignement, l’exil, ce départ précipité et ces racines coupées dans l’urgence et la souffrance, pour des motifs politiques, économiques, sociaux ou religieux. C’est une histoire qui s’arrête pour qu’une autre tente de commencer, chargée d’espoir mais surtout noyée dans les regrets. C’est une nouvelle vie qu’il faut apprendre à découvrir, maîtriser puis apprécier. C’est la séparation issue de la parole étouffée, de la liberté assassinée, de l’égalité bafouée et de la fraternité oubliée. C’est la séparation du refus de nier son identité, de trahir ses convictions, d’obtempérer aux ordres du plus fort, le retrait lointain pour ne point entrer dans un combat où l’on perdrait tout honneur. L’esprit plus puissant que les armes, le triomphe de la pensée, sans doute aussi des illusions, au mépris de son propre équilibre, aux dépens de ceux que l’on est contraint d’abandonner sur place.

 

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La séparation c’est aussi la mort, la perte insoutenable d’un être cher. Le film d’un voyage, parfois trop court, qui touche à sa fin. L’instant fatidique où le souffle de la vie s’enfuit vers l’au-delà, que l’âme s’envole pour ce que les prières des survivants espèrent être le Paradis. Les yeux clos, la voix éteinte, le cœur arrêté, l’absence définitive. Le repos éternel en des sphères obscures, bien loin des réalités terrestres. Les pleurs, les cris et les souvenirs de ceux qui demeurent. Des clichés, des rires, des instants paisibles, des heures de bonheur, des moments de lutte qui se figent à jamais dans le néant des rescapés. Le vide profond qui envahit, les doutes et les remords. La vie qui continue, malgré tout.

La séparation c’est également la sécession née de la dissidence. L’autonomie gagnée par la contestation, nourrie d’idéaux, plus ou moins entachée de conflits sanglants, de joutes verbales virulentes et surchargée d’espérances inouïes. Le petit qui prend son indépendance, s’élance fièrement dans l’existence. La province ou la région qui se détache de l’Etat mère ; la prise de conscience de différences viscérales nécessitant l’affirmation d’une identité, le droit légitime à s’assumer seul, s’autogérer. Ce peut être le schisme survenu au sein d’un parti suite à des divergences d’opinions, l’étiolement de l’harmonie des idées, les désaccords sur des projets futurs.

La séparation surgit lors d’une dispersion lorsque les mots ne produisent plus d’échos, que la violence prend le relais et que seul la force légale ou la raison sont aptes à ramener la clémence. Les manifestations un peu trop musclées dissoutes, les rencontres houleuses que la sagesse se doit d’apaiser.

La séparation est également synonyme de division, ce fait de distinguer, de mettre à part. Elle s’apparente ici à la discrimination. Des décennies durant ce fut la triste et inacceptable réalité de la ségrégation raciale. Cet apartheid qui condamnait des populations entières à ne pas bénéficier des mêmes droits et services que les communautés gouvernantes simplement à cause d’une couleur de peau, d’une origine différente. Le pire de la face de l’homme, la conviction d’être supérieur à l’un de ses frères et commettre les actes les plus abjects pour le prouver. Une machine infernale. Non pas celle qui permettrait de trier le bon grain du mauvais comme cela peut être envisagé dans certaines conditions mais celle qui envoie les âmes brûler en enfer.

La séparation s’apparente aussi à une cloison, un mur, une haie. C’est l’objet érigé pour préservé son intimité, délimiter des pièces, un espace. Dans cette impression de gain de tranquillité, de liberté, c’est pourtant une évidence d’emprisonnement qui s’affirme. En effet  l’action est justifiable lorsqu’il s’agit de marquer les bornes d’un jardin, d’un intérieur mais beaucoup moins acceptable lorsqu’il est question de la construction de murs de séparation entre les états censés se protéger de voisins considérés comme « dangereux ». Les frontières géographiques devraient suffire mais pour certains il est essentiel d’aller au-delà, de réaliser même plus qu’une ligne de démarcation. A l’heure de la mondialisation c’est le choix d’un repli sur soi-même, un aveu de faiblesse de la part de ceux qui les dressent car ils espèrent ainsi se créer un rempart de dernier recours. La chute du mur de Berlin a pourtant prouvé l’échec de ce genre de partition.

 

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Au-delà de tous les visages que peut prendre une séparation il y en a un qui prédomine, celui de la rupture, le fait de cesser d’être ensemble car c’est un acte qui engendre beaucoup trop de désordres, de tourments, de chagrin pour demeurer anodin.

Séparation temporaire d’amis ou de parents qui se quittent. Un moment agréable en bonne compagnie est toujours difficile à interrompre. La quiétude des heures qui s’évapore, une osmose bienfaisante qui disparaît, une dépendance trop souvent inassouvie qui ressurgit. L’impatience des retrouvailles qui peuple l’espace.

Brouille passagère qui jette un froid dans les relations. Des disputes, des pauses prises, la colère puis l’indifférence. La sottise humaine qui fait souffrir inutilement. La difficulté à retrouver le chemin de l’entente. Les réconciliations qui tardent trop.

Discorde totale qui débouche inévitablement sur une désunion. La plus terrible des séparations car consécutive à la passion, survenant généralement après des mois voire des années de bons sentiments, de liens tissés dans la tendresse, à travers des envies communes, d’amour consacré par la naissance de progénitures, elle se révèle tout au long d’une métamorphose critique. L’indifférence, l’abandon, l’infidélité. Les crises, les injures, les larmes quand ce ne sont pas les coups ou la fuite pure et simple. Le divorce, l’intervention de la justice et de ses lois. L’amour qui se transforme en haine. Les victimes innocentes qui supportent aussi les dégâts causés par d’autres. Une véritable période d’angoisses, de chaos avec une réelle remise en cause de sa propre identité, de sa place dans la cellule familiale, au sein de la structure sociale. C’est la cruelle séparation par le temps et la distance. L’abstention et la privation.

Le dénominateur commun de toutes les sortes de séparations est bel et bien l’évidence de ne pas ou de ne plus être ensemble, dans la perte de cet état fusionnel où le moi s’est égaré jusqu’à se retrouver incapable d’être lui-même sans l’autre. Cette notion de l’amour de deux êtres qui tentent de n’en faire qu’un était déjà évoquée à travers le discours d’Aristophane dans « Le Banquet » de Platon. Nous sommes la moitié d’un être humain et nous cherchons sans cesse notre moitié. Lorsque cette rencontre se réalise nous sommes frappés d’un sentiment si fort que nous refusons d’en être séparés car notre âme ne souhaite qu’une chose, se fondre le plus possible dans l’autre pour former un même être. Le nom d’amour est donc donné à ce souhait de retrouver notre totalité, cet être unique décrit dans les légendes antiques. La séparation est l’acte destructeur de ce mythe, l’extinction de la relation, la solitude.

 

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