Solange

 

 

Mes parents c'étaient des sentimentaux. Quand ils s'attachaient aux êtres, aux choses ou aux lieux c'était pour l'éternité. La preuve, mon père il s'est tellement attaché à ma mère qu'il lui a fait dix gosses ! Je t'explique pas l'ambiance, t'avais intérêt à filer droit parce qu'entre la crèmerie, le ménage et les mômes, la mère elle avait pas de temps à perdre dans les états d'âme ; alors ses tartes elles tombaient plus vite que la foudre et elles étaient pas au beurre qualité maison.

Quand Germaine, la fidèle employée depuis vingt ans, a décidé de prendre sa retraite, ça été le drame. C'est bien simple, tous les soirs la mère elle pleurait tellement que les voisins croyaient que Papa la battait. Germaine et la boutique ça allait ensemble, son départ c'était la fin. A la limite y aurait mieux fallu que la boutique s'écroule avec la vieille. Alors Germaine, qu'était pas méchante pour deux sous, pour calmer leur peine, elle leur a proposé les services de sa nièce qu'était sans boulot. Honnête, elle les avait néanmoins prévenus que la jeune c'était pas une lumière ; gentille, souriante et serviable mais pas très dégourdie.

Pour pas être une lumière Solange c'était même pas une lueur. Elle arrivait de la Creuse et on sentait d'emblée que si au niveau crèmerie elle en connaissait pas un rayon, par contre les vaches elle avait l'habitude de les côtoyer. Ca avait laissé des traces indélébiles ; mon père il avait raison quand il disait qu'il faut pas fréquenter n'importe qui. Elle était issue de la France profonde, celle où il y a vraiment beaucoup de terre, où ça colle aux chaussures même quand t'as quitté les sabots ; elle était d'un de ces endroits tellement retiré que tu les trouves sur aucune carte et quand t'y vas tu te demandes à quel siècle ils se sont arrêtés.

Elle avait une petite voix tellement stridente que t'avais toujours l'impression qu'on était en train de l'étrangler. Moi quand je l'entendais, j'avais vraiment envie de lui tordre le cou pour lui sortir les cordes vocales et effectuer un réglage. En plus, elle en loupait pas une. Je me suis souvent posé la question comment elle faisait pour survivre. La bêtise ça doit pas être une maladie fatale car avec la dose qu'elle trimbalait y a longtemps qu'elle aurait passé l'arme à gauche et elle risquerait plus de contaminer les autres.

Un jour mon père a une altercation avec un client qui mettait en doute la fraîcheur d'un de ses produits. Le paternel il est rentré dans une colère monstrueuse ; j'ai bien crû qu'il allait tuer le type. Car le vieux il fallait surtout pas oser crtitiquer la qualité de sa marchandise. Le client, Bâti comme une flûite, il a pas pu répondre mais il est allé voir les gendarmes. Prévenus, mes parents les attendais de pieds fermes.

Hélas, quand l'inspecteur, pompeux de son grade, tiré à quatre épingles, faisant un tas de manière avec sa bouche en cul de poule et son arrière serré, s'est présenté chez nous, c'est Solange qui l'a reçu. Je me souviendrai toujours de l'allure grotesque de ce petit bonhomme bien droit pour paraître plus grand, quand il a pénétré dans le magasin. Sans même saluer, il a lancé d'un ton supérieur :

" - Dubois, inspecteur de police !"

Et bien Solange, encore plus stupide qu'à son ordinaire, elle n'a rien trouvé de mieux que de répondre :

" - Ah non, Monsieur, ici c'est une crèmerie, on vend pas de bois et je suis pas inspecteur de police ! Pourtant je croyais que c'était écrit devant !"

 

Maman s'est évanouie, Papa s'est cassé le bras en tentant  de la  retenir. Ils ont vendu  la crèmerie et sont partis  élever des moutons dans le Larzac. Solange elle s'est mariée avec Dubois.