Talent

 

 

Nous ne nous connaissions pas vraiment, en fait.

Nous nous étions rencontrés sur un banal trottoir, le matin, alors que chacun de nous enclenchait à sa manière son quotidien.

On effectuait quelques pas ensemble en échangeant de ces paroles chaudes comme un bon café, juste pour bien démarrer la journée.

Je ne savais presque rien de lui, ni d’où il venait, encore moins où il allait. Il aimait s’entourer d’une enveloppe de mystères ; il disait que ce sont les ultimes charmes dont dispose l’homme lorsque l’âge commet tant d’outrages.

Ce qui m’attirait en lui, c’était son regard, pétillant et franc ; sa voix, douce et mélodieuse ; son cœur, bon et sage. Il m’aimait bien, je pense. Entre nous, sans rien réellement dévoiler, s’étaient tissés des liens sincères.

Je l’admirais. Il s’en réjouissait. Qui était-il au plus profond de lui-même ? Que devenait-il après moi ? Etait-il en état d’errance ou dans l’attente de réaliser d’autres envies ?

J’avais deviné dans ses murmures que son passé avait été chargé de passions. Des phases qu’il avait traversées au gré de ses désirs, mais surtout suivant ses aptitudes. Car il faut avoir du talent pour la carrière à laquelle on se destine et savoir abandonner lorsque les résultats ne sont plus ceux escomptés. Avoir l’art de sa profession ou la quitter, répétait-il. L’ambition ne suffit pas, il faut aussi le don. Comme en amour, lorsque l’on ne ressent plus les capacités d’aimer l’être avec lequel on vit, partir, seulement.

Il était arrivé ici, quelque peu désabusé. Je crois qu’il était surtout convaincu de ne plus posséder aucun talent, même celui de vivre.

Il a choisi l’irréversible issue pour laquelle il optait en pareille situation.

Un jour, je ne l’ai plus vu. Rien ne serait plus comme avant ; c’était de ma faute car, moi, je n’avais pas eu le talent de le persuader combien il était important à mes yeux.

Je n’ai appris que plus tard où était sa tombe ; désormais, c’est là que nous nous retrouvons.