Temps

 

 

J’ai horreur de perdre mon temps. Les bus en retard, les trains qui ne démarrent pas, les avions qui ne décollent pas, cela me met les nerfs à vif.

Les ascenseurs qui n’arrivent pas aussi.

Cela faisait au moins cinq minutes que je patientais devant ces deux portes closes quand un homme d’une cinquantaine d’années est venu s’installer à mes côtés. Il était vêtu d’un costume gris et d’une grosse cravate rouge. Je sentais déjà le fou rire me prendre. Je n’aurais jamais du le regarder ; c’est plus fort que moi, les cravates rouges me font marrer car elles me font instinctivement penser à une laisse pour chien. Lui, c’était pire, il avait carrément le torchon provençal autour du cou. En plus il se donnait un air pincé et supérieur, de ces attitudes ridicules adoptées par ceux qui sont persuadés dominer le monde. J’avais envie de l’écraser ; il était petit cela aurait été facile.

Dur de se contenir surtout avant un entretien d’embauche. Heureusement l’ascenseur arriva. Il appuya sur le bouton du 28° étage sans même me demander ma destination. Pas de chance pour lui, c’était la même, il avait produit l’effort à ma place.

Il me détailla de la tête aux pieds. Je retins une grimace, j’ai quand même passé l’âge de ces idioties. Lui, il s’était casé dans un angle et se tenait très serré. Je le sentais très contracté, je vis ses muscles se raidir et l’impatience le chatouiller.

Je me mis à imaginer le pire. Je suis comme ça, toujours à laisser vagabonder mes pensées et songer à des situations rocambolesques. Ironie du sort, l’appareil stoppa net entre le 20° et le 21° étage. Le coincé s’énervait et moi je serai sans doute en retard à mon rendez-vous. Sur son visage des rictus s’affichaient, ses jambes se resserraient imperceptiblement ; hélas il était trop tard, j’avais compris. Gêné il me haussa les épaule de mépris. Je ne sais si c’est ce geste qui a tout déclenché mais, pas plus de dix secondes plus tard, son pantalon était inondé et moi j’étais pliée en deux. Il rageait en maugréant des insultes à voix basse. Parvenue à destination je m’étouffais encore à la vue de ce pauvre type aux allures de haut responsable qui n’était même pas capable de contrôler sa vessie.

A l’agence où j’étais attendue, le directeur qui devait me recevoir était occupé. Encore attente. Pour passer le temps, je revivais en mémoire la scène de l’ascenseur.

Soudain, une des portes de la salle d’entretien s’est ouverte et mon « incontinent » sur le seuil. Il avait un costume et une cravate noirs, il faisait grand deuil. Pas un mot, juste un regard. J’avais encore saisi. Je suis ressortie.

J’avais vraiment perdu mon temps.