Tondeuse

 

 

La tondeuse chez toi c’est une affaire qui tourne quasiment à l’obsession. Les averses qui s’abattent et ce gazon qui pousse et qui pousse, cela relève presque de la raison d’état. Il ne se passe pas une journée sans que tu l’admires cet engin, que tu le bichonnes et surtout que tu le fasses démarrer. Souvent, de loin, je t’observe.

Tu t’approches tout doucement, comme intimidé ; délicatement tu soulèves la housse de protection et, à la limite de l’extase ridicule, perplexe, tu poses ton regard sur cette mécanique. J’éprouve alors la sensation que tu palpites vraiment, que ta satisfaction est largement supérieure à l’attente que tu t’en faisais. Ensuite tu mets le moteur en marche et, alors là, c’est moi qui suis totalement déboussolée car je te vois t’asseoir et, tel un enfant à la découverte d’un nouveau son, tu l’écoutes ronronner. Je n’ai jamais compris la fascination qu’exerçaient sur toi les tondeuses mais à constater le plaisir inouï que tu affiches à leur vue, le bonheur extrême que tu prends à raser l’herbe de notre jardin, la fierté excessive avec laquelle tu manies cette machine que nul ne te dispute en notre foyer, j’en déduis que quelque part tu t’es promis une vengeance personnelle ou une ambition quelconque à l’aide de cet outil. Il faudra que je consulte Freud car là, je l’avoue sans honte, je sèche.

Pourvu qu’un jour tu ne décides pas de l’installer dans notre lit conjugal car, comprends-moi, même si c’est un fantasme, les nuits dans le jardin, sous une toile de protection, je n’y tiens guère.