Un regard

 

 

Un regard. La rencontre pénétrante avec un regard peut soudainement changer toute la vision fondamentale du monde qui nous entoure. Jusqu’à effacer l’horreur insoutenable qui s’affiche à notre vue.

Tandis que tout autour s’agitent des combats impitoyables, nos yeux se fixent sur un regard. Pas n’importe quel regard. Celui d’un homme qui porte en lui toute la pureté, l’innocence et l’abnégation de la Vie.

Il est cerné. Il va mourir, il le sait. Mais au lieu de tenter l’impossible, au lieu de hurler à l’injustice, de négocier une clémence, il est impassible. Calme, serein, prêt à supporter l’issue fatale que lui réserve le destin.

Son regard en dit long sur son état d’esprit, mais également sur sa personnalité. Il n’est plus le soldat qui a essayé de survivre à cette éternelle stupidité qu’est la guerre. Il n’est plus l’homme qui nageait dans l’onde limpide d’un atoll, jouant avec les enfants, échangeant quelques propos avec les femmes, d’une voix douce et mélodieuse. Il n’est plus le fils qui se souvenait avec nostalgie de sa propre mère, se remémorant avec douleur sa triste disparition. Il est, presque miraculeusement, devenu un enfant candide perdu dans un univers qui le dépasse, encerclé d’individus féroces qui, sans raisons véritables, ne souhaitent que sa mort. Son regard renvoie la détresse absolue et infinie de celui qui est conscient de la réalité mais qui est tellement incapable d’en saisir le sens, l’origine et la finalité. Il livre tant de mots dans son silence.

Comment est-ce possible une telle fin, au milieu de cette nature si belle ? Pourquoi Dieu, dans sa toute-puissance infinie, dans sa bonté extrême, peut-il accepter une issue aussi misérable ? Quelle volonté insoutenable guide les hommes à commettre tant d’actes de barbarie ? Quel frère es-tu, toi mon bourreau, pour m’achever aussi vilement ? Quels sont donc ces défauts, ces oublis, ces erreurs, qui me condamnent à ce sordide sort ?

Il a tant d’amour en lui, tellement foi en cette vie offerte avec bonté et générosité par ce Père qui règne au plus haut des Cieux. Il a encore trop d’envies et de rêves à réaliser, de choses simples mais si merveilleuses à vivre, de beautés inouïes à admirer, de chemins à parcourir, de connaissances à acquérir, de rencontres à découvrir.

Tant de sagesse dévoilée dans ces yeux ahuris. Trop d’émotions en un si bref instant. L’impuissance et la candeur se mêlent en une harmonie bouleversante. C’est la fin. Celle d’un héros anonyme exécuté sans pitié, pour l’unique gloire de son pays. Celle d’un innocent qui n’éprouvait que respect, admiration et affection pour la Terre et ses hommes. Celle d’un pieux qui s’adressait perpétuellement à son divin Père, ne lui offrant que louanges dans l’allégresse.

Je l’ai vu. Résigné, en dépit d’un dégoût profond pour les hostilités au sein desquelles il avait été contraint et forcé de s’engager, de lutter et mourir, dans la solitude et l’abandon.

Je l’ai vu. J’ai croisé son regard. Et, longtemps après, je n’ai pas pu fermer les yeux.