Afro-Américains et Africains : regards croisés

 

WEB Du Bois

 

Depuis des décennies, par delà l’océan qui les sépare les Africains et les Afro-Américains projettent leurs rêves mutuels. Des rencontres ont été esquissées via les exils des uns vers le Nouveau-Monde et le retour aux origines des autres, mais les vraies retrouvailles se heurtent à la réalité car bien des malentendus ont vu le jour au fil des ans.

En effet, aujourd’hui, les nouvelles vagues d’immigration venues d’Afrique inspirent sympathie et respect à l’Amérique moyenne blanche qui reprochent dans le même temps un manque de vertus et d’éthique à ses propres Noirs. Cependant une triste réalité se cache derrière cette vision bien commode : 40% des Africains qui émigrent aux USA ont un diplôme universitaire et leur revenu moyen, une fois installés, est supérieur de 30% à celui des Afro-Américains. De surcroît, ils ne sont pas perçus comme  ceux qui vont réclamer réparations pour l’esclavage et la ségrégation mais comme des Africains éduqué set travailleurs. Ils sont rassurants pour des Blancs qui ne craignent pas tant que leurs propres descendants d’Africains.

Il est notable de constater que la longue histoire des relations  entre ceux qui ne s’appellent que depuis peu « Afro-américains » (dont certains veulent encore croire qu’ils sont une diaspora africaine) et une Afrique qui ne sait plus quoi penser de ces noirs déculturés, sont passionnées et jonchées de méprises.

On assiste actuellement à un phénomène d’affirmation particulier de la part des Afro-Américains qui s’affichent vêtu du « kent », l’habit traditionnel Ashanti. Paradoxalement ces « accoutrements » font rire l’Afrique qui se moque de ces Américains portant ces « dashikis » colorés qui les distinguent immédiatement et les désignent comme touristes. Dans les rues des grandes métropoles, ceux qui se considèrent comme les « vrais » Africains reconnaissent instantanément ces militants déguisés du « Black Power », qui se disent « Afrikans » avec le « K » de Kemet ou « Nubians » pour signifier leur indéfectible africanité et leur retour aux glorieuses racines. Ce « recours à l’Afrique » leur permet à bien des égards de garder leur distance à l’égard de leur propre américanité. Malheureusement le souhait d’une recomposition de la famille noire originelle paraît illusoire car les Africains se sentant parfois plus proches des Blancs ou des autres minorités que de ces frères lointains.

L’échec de réunification s’explique par les stéréotypes nourris par les uns comme par les autres depuis l’âge d’or de l’Europe impériale. En effet, l’Afrique de cette époque y est dessinée comme l’antithèse de la civilisation européenne, la bestialité la plus primitive guidant l’homme perdu sur un continent d’une laideur grotesque et d’une barbarie terrifiante vers les premiers âges de l’humanité. Les Américains ont fondamentalement conservé ce stéréotype qu’il s’agisse de sa face tragique (l’Afrique est un espace sanglant de violence et de tribalisme) ou de sa face comique (cette vaste terre de jeu est occupée par des animaux colorés et par de bons sauvages arriérés, accueillant les touristes et leurs devises à bras ouverts).

La culture populaire comme la recherche universitaire sont au cœur de cette grande méprise mutuelle. Au cours des dernières années, le cinéma américain, par exemple, a su octroyé une bonne place à l’Afrique via des productions telles que « Hotel Rwanda », « Blood Diamond » ou « Le Dernier Roi d’Ecosse » qui, relatifs à des événements différents, sont pourtant conformes en un point : l’Afrique est un lieu de violence et de chaos. Préalablement le public disposait d’une vision romantique notamment à travers de films comme « Out of Africa ». Dans un autre registre, toute évocation de Nelson Mandela aux USA suscite un enthousiasme un peu naïf car associé à tort à l’idéal de non violence de Martin Luther King dont, en fait, il est bien loin.

 Finalement, l’Afrique renvoie le reflet d’une image d’Epinal qui est un savant mélange de tragique et de romantique. Terre de mission elle est devenue l’obsession des nouveaux philanthropes américains qui découvrent un peuple, une terre et surtout une cause. Après avoir été oubliée ou abandonnée à sa misère, sa famine, ses maladies, ses tragédies et sa mort lente, l’Afrique est devenue depuis peu une urgence dans les consciences, notamment américaines. Pour preuve le numéro de Juillet 2007 de la revue Vanity Fair qui fut consacré au renouveau de l’espoir en Afrique. La particularité de ce numéro fut la réalisation de 20 couvertures différentes mettant en scène des missionnaires modernes partis chercher sur le continent africain leur rédemption. Chaque cliché d’Annie Leibowitz est la diffusion d’une parole émise par une célébrité à une autre. Au final ce sont 20 personnalités qui se sont prêtées au jeu de la photographe qui souhaitait rendre hommage à des notoriétés « qui oeuvrent pour améliorer le sort de l’Afrique, la rendre autonome et éradiquer le SIDA de son territoire ». Sur ces 20 philanthropes (Don Cheadle, Muhammad Ali, la Reine Rania de Jordanie, Bono, Condoleezza Rice, George W. Bush, Desmond Tutu, Brad Pitt, Djimon Hounsou, Madonna, Maya Angelou, Chris Rock, Warren Buffet, Bill et Melinda Gates, Oprah Winfrey, George Clooney, Alicia Keys, Jay-Z, Iman et Barack Obama) une seule est africaine. Il est donc suggéré que le destin de l’Afrique est entre les mains des bienfaiteurs américains. Cette surestimation n’a rien de surprenant : elle est l’un des derniers épisodes de cette relation tourmentée entre les Noirs américains et le continent matrice.

Comme les Africains ne manquent pas de le rappeler, si les Afro-Américains se considèrent comme leurs frères, ils s’affichent d’abord en grands frères. Malentendu éternel qui transforme les cousins d’Amérique en moralistes arrogants. Par le passé, l’Afrique a subit pire de la part de cette lointaine famille.

En 1822, le Libéria est fondé par une société américaine de colonisation pour y installer des esclaves noirs libérés. Dès le début il y a  malaise entre les affranchis et les autochtones. Lorsque le 26.07.1847 le Libéria devient une république indépendante, l’élite américano-libérienne et son parti, le True Whig, prend le pouvoir et le conservera durant un siècle, imposant le travail forcé aux autochtones. En 1936, en dépit de l’abandon du travail forcé, ils demeurent des citoyens de seconde zone car privés de droit de vote. Il faudra attendre 1945 pour que le président William Vacanarat Shadrach Tubman leur accorde ce droit légitime. En 1971 lorsque le président Tolbert succède à Tubman, la politique économique qu’il mène accroît le fossé entre Américano- Libériens et autochtones. Son comportement causera sa perte car le 12.04.1980 il est sauvagement assassiné lors d’un coup d’état mené par Samuel Kanyon Doe, un autochtone qui prend le pouvoir. Pourtant, c’est gorgé de bons sentiments et d’une sincère fraternité que certains Afro-Américains s’investissent en Afrique.

L’histoire de la recherche en maternité des Noirs américains est aussi ancienne que leur déracinement. Dès les premiers voyages nombreux sont les esclaves qui ont tenté de rentrer en Afrique. Les témoignages persistants de ces années sombres rapportent des centaines de luttes comparables à celle d’Ayuba Suleiman Diallo qui, dès 1730, après avoir été embarqué comme esclave à partir de son Sénégal natal, est parvenu après des mois d’acharnement à rentrer chez lui, retrouver les siens et mourir à 73 ans. Son incroyable aventure préfigure la longue épopée de Noirs américains qui continuent à se penser Africains et qui veulent rentrer.

Jusqu’à Obama, l’odyssée de la minorité noire américaine est parsemée de tentatives pour recréer le lien organique avec l’Afrique. Pour ce faire, des dizaines de milliers d’Afro-Américains se sont essentiellement au Ghana depuis l’indépendance du pays en 1957. Le fondateur de la nation, Kwame N’Krumah, qui fit ses études aux USA, tenta de concrétiser le rêve panafricain. Certains penseurs théorisèrent sur une profonde similitude entre les Africains, victimes de l’oppression coloniale, et les Noirs américains qui subissaient la ségrégation. Libérés des Anglais, les Ghanéens annoncent la victoire des Noirs ségrégués. Réalité ou mythe, quoiqu’il en soit, par une étrange coïncidence historique, quand la loi sur les droits civiques des Noirs américains en 1964, près de 30

pays africains gagnaient leur indépendance, initié par le Ghana. Pourtant, même s’il a dédié l’un de ses plus beaux discours au Ghana en 1957, Martin Luther King l’avait clairement énoncé, les Afro-Américains ne sont pas des Africains. Néanmoins ils sont considérés comme frères et King même les invite à partir pour l’Afrique afin d’aider le jeune pays à se construire. Il fut entendu et, à l’exemple du grand WEB Du Bois, une communauté américaine idéaliste entama sa transhumance vers le Ghana. Dubois fut l’un des pères du panafricanisme américain qui tint son premier Congrès officiel en  1919 à Paris. Leur idéologie était simple car elle consistait à considérer les Africains et les descendants d’Africains nés ou vivant hors d’Afrique comme un seul ensemble uni dans un sentiment de solidarité afin de régénérer et unifier l’Afrique. Elle s’exprime via la glorification du passé de l’Afrique et la fierté des valeurs africaines. Le panafricanisme devait libérer le peuple noir de toutes les oppressions. Ce ne fut qu’un rêve, vite fané, qui ne retrouva qu’un peu de vigueur avec le mirage ghanéen.

En effet, nombreux sont les Afro-Américains qui reçurent la terrible gifle de la désillusion. D’abord parce qu’ils sont confrontés à leur altérité puis à l’hostilité des Africains et enfin à l’amertume de leurs compatriotes restés aux USA  et qui sont devenus cyniques. Sur le terrain ils découvrent que les Africains ont participé à la traite et réalisent que la couleur de leur peau ne signifie rien face à l’immensité océanique qui les sépare culturellement. Ce ne sont que ressentiment et incompréhension qui caractérisent ces retrouvailles. Ils doivent admettre que leurs rêves d’empire Ashanti et de royaumes glorieux n’étaient que des mythes d’une Afrique fantasmée en leurs esprits.

Longtemps les Noirs d’Amérique, tel Malcom X, ont soutenu que les Blancs étaient les seuls responsables de leur impossible retour en Afrique.

Aujourd’hui les intellectuels Afro-Américains tel que Kwame Anthony Appiah livre une critique sans fards du continent fantasmé et s’avoue favorable à une déconstruction du mythe : l’Afrique a soutenu le commerce des esclaves, a pratiqué l’esclavage sur son sol et se refuse à le reconnaître. Appiah ne croit ni en la race ni en une « négritude » essentialiste rassemblant par delà les continents des gens n’ayant en commun que leur couleur de peau.

L’Afrique, lorsqu’elle cesse d’être un mythe lointain, est donc la source d’une grande désillusion et témoigne d’un grand malentendu pour les Noirs américains. Mais l’inverse est également vrai car des centaines de milliers d’Africains qui migrent aux USA découvrent non seulement le racisme d’une société majoritairement blanche mais également l’hostilité des Afro-Américains. Le comportement de ces derniers découle du registre classique des stéréotypes blancs liés à l’arriération de l’Afrique et qu’ils ont intégrée mais aussi dans le ressentiment et la mémoire douloureuse de l’esclavage. Désormais la ligne de partage des couleurs n’est plus seulement entre Noirs et Blancs mais aussi entre Noirs et immigrés noirs. Certains Afro-Américains ne veulent pas être confondus avec ceux dont ils aiment pourtant se dire les frères. Ils aiment davantage l’Afrique que les Africains.

Dans les ghettos du Bronx comme sur le campus de Cambridge, une même amertume s’exprime : les Africains seraient des privilégiés pour accéder à ce qui semble l’apanage des Blancs : l’éducation supérieure et les emplois supérieurs. Alors qu’ils ne représentent que 3% des Noirs aux Etats-Unis ils constituent 25% des étudiants noirs des universités publiques et plus de 40% de ceux de la prestigieuse Ivy League. La maîtrise de la langue anglaise, les recommandations familiales invitant à la réussite, la qualité de l’enseignement qu’ils ont reçu en Afrique et la vénération pour l’éducation sont autant d’atouts pour leur intégration. Plus dociles, davantage prompts à se soumettre aux exigences arrogantes des Blancs, ces Africains ne veulent pas se dire « Noirs » car ils ne souhaitent pas être identifiés à « l’underclass » des Noirs américains. Les moqueries et les brimades sont mutuelles. En dépit d’une docilité toute relative, ils ne manquent pas de rappeler qu’ils ne vivent pas dans un monde régi par des Blancs qui ont dénaturé l’homme noir. Ils s’affirment être des civilisés qui élèvent leurs enfants dans le respect des anciens et du savoir. En fait les deux communautés expriment avec agressivité parfois un sentiment d’altérité qui apparaît comme le déni d’une familiarité que le temps et la distance ont voilée.