Booker T. Washington, ascension d'un esclave émancipé

 

 

Educateur, conférencier, auteur et leader de la communauté Afro-Américaine, Booker T. Washington est peu connu en France alors qu’aux Etats-Unis il fut la figure majeure des Noirs entre 1890 et 1915 et demeure aujourd’hui au sein du panthéon américain.

Il appartient à la dernière génération de leaders noirs nés dans l’esclavage. Après son abolition en 1865 il fit des études, ce qui lui permit d’écrire son histoire, grand éducateur lui-même, il devint le chantre de l’éducation pour le développement des citoyens noirs. Libéré de l’esclavage dans son enfance, après avoir effectué maints emplois subalternes dans l’Ouest de la Virginie, il a trouvé sa voie grâce à une instruction reçue à Hampton Institute et Wayland Seminary. Sur recommandation du fondateur de Hampton, Sam Armstrong, alors qu’il n’est encore qu’un jeune homme, il est nommé responsable de la nouvelle université de Tuskegee Institute puis enseignant pour élèves noirs.

Washington estimait que l’éducation était une clé essentielle pour que les Afro-Américains se hissent au sein de la structure sociale et économique des Etats-Unis. Il avait acquis une réputation nationale en tant que porte-parole et leader des Noirs. Même si son approche non-conflictuelle a été critiquée par certains Noirs, il a réussi à établir des relations avec des philanthropes notables comme Anna T. Jeanes, Henry Huddleston Rogers, Julius Rosenwald et la famille Rockefeller qui contribuèrent par millions de dollars pour l’éducation à Hampton ou Tuskegee, subventionnèrent des centaines d’écoles publiques pour les enfants noirs dans le Sud et financèrent des poursuites judiciaires afin de lutter contre la ségrégation et la privation du droit de suffrage.

Bénéficiaire de diplômes honoraires de Dartmouth College et de l’Université de Harvard, il est le 1° Noir à être l’invité d’honneur d’un président américain à la Maison Blanche. De ce fait Booker T. Washington est largement considéré comme le plus puissant des Afro-Américains de 1895 jusqu’à sa mort en 1915. Des centaines d’écoles et d’individus aux Etats-Unis ont été nommés en son honneur.

 

 

Booker Taliaferro Washington est né esclave à Hale’s Ford dans le sud-ouest de la Virginie le 05 Avril 1856. Son père était un blanc et sa mère, Jane, une esclave chez James Burroughs un petit fermier. Il ne connut que très peu son père. Plus tard sa mère se maria avec un esclave, Washington Ferguson, dont Booker prit le prénom pour nom lorsqu’il entra à l’école. En dépit de son métissage, le système des castes juridiques fit qu’il fut considéré comme un esclave noir. Quelques pères blancs assurèrent à leurs enfants naturels la possibilité de suivre un enseignement ou la formation pour devenir artisans ; quelquefois les mères et les enfants étaient affranchis et retrouvaient leur liberté ; ce n’a pas été le cas pour Booker T. Washington.

Durant l’été de 1865, sa mère déménagea avec ses enfants Booker, son frère John et sa sœur Amanda à Malden, dans le Comté de Kanawha afin de rejoindre son époux. Cette mère eut une influence majeure sur sa scolarité car, même si elle ne savait pas lire elle-même, elle achetait des livres d’orthographe à son fils afin de l’encourager à lire. Après l’émancipation sa famille était tellement frappée par la pauvreté que le jeune Booker alla travailler dans des fours de sel et des mines de charbon dès l’âge de 10 ans (1866-1868). Il était un enfant intelligent et curieux, il aspirait à une éducation et fut frustré de ne pas pouvoir bénéficier d’une bonne instruction localement.

Quand il eut 16 ans ses parents l’autorisèrent à quitter son travail pour aller à l’école. Toutefois, comme ils ne disposaient pas des moyens financiers pour subvenir à ses études, il marcha 200 miles pour se rendre à Hampton Normal and Agricultural Institute, créé pour instruire les affranchis. Pour payer ses études ainsi que sa pension il travailla comme portier. Plus tard il rejoindra Wayland Seminary afin de compléter sa formation d’instructeur.

En 1881, suivant les conseils de Samuel C. Armstrong il devient le 1° responsable de Tuskegee Normal and Industrial Institute, la nouvelle Ecole Normale en Alabama. Il a dirigé ce qui est devenu l’Université de Tuskegee jusqu’à la fin de son existence.

La nouvelle école a ouvert 04.07.1881, d’abord en utilisant l’espace loué à une église locale. L’année suivante, Washington a acheté une ancienne plantation qui est devenue le site permanent du campus. Sous sa direction, les étudiants ont littéralement construit leur propre école : construction des salles de classe, des granges et des dépendances, subvenant à la plupart de leurs besoins par leurs propres récoltes et l’élevage de leur bétail. La structure offrait aux hommes et aux femmes des formations professionnelles pratiques ou leur permettait d’accéder à un cursus universitaire. Tuskegee utilisait chacune de ses activités afin d’enseigner aux élèves les compétences de base indispensables dans les communautés noires rurales du Sud. Mais Tuskegee formait également des enseignants. Cet institut illustre les aspirations de Washington pour ceux de sa race. Sa théorie était que, en produisant des compétences pratiques et indispensables à la société, en se montrant responsables et fiables, les Afro-Américains accéderont à une pleine acceptation de la part des Blancs.

 

 

En 1895, Booker T. Washington est invité à parler à l’ouverture de la « Cotton States Exposition », honneur sans précédent pour un Afro-Américain. Il est sollicité pour effectuer un bref discours afin d’exprimer sa thèse en matière de philosophie sociale et raciale. Lors de ce qui reste le « Compromis d’Atlanta », il sollicite des Américains blancs la possibilité d’instruire les Noirs afin qu’ils puissent trouver des emplois tant dans l’industrie que dans l’agriculture. En échange, il fait prévaloir que les Noirs renoncent à leurs vœux d’égalité sociale ainsi qu’à leurs droits civils. Le message aux Noirs était que l’égalité sociale et politique était moins importante dans l’immédiat que l’indépendance et la respectabilité économique. Booker T. Washington affirme que si les Noirs s’imposent dans l’économie et prouvent leur utilité aux Blancs, ensuite l’égalité sociale et les droits civils leur seront probablement accordés. Bien que sa position conciliante irrita quelques Noirs, dans l’ensemble ils avaient très envie de travailler comme fermiers, artisans, domestiques ou travailleurs manuels afin de prouver aux Blancs que tous les Noirs n’étaient pas que des menteurs et des voleurs de poulets.

 

La stratégie de Washington était un compromis à l’oppression blanche. Il conseilla aux Noirs de faire confiance au paternalisme des Blancs du Sud et d’accepter le fait de la suprématie blanche. Il tressa une mutuelle interdépendance entre les Blancs et les Noirs dans le Sud mais il souligna qu’ils étaient socialement séparés : «  Dans toutes les choses qui sont purement sociales nous pouvons être séparés comme les doigts ; mais ne faire plus qu’un, comme une main, dans les domaines essentiels au progrès mutuel. »

Washington conseilla aux Noirs de rester dans le Sud, d’obtenir une éducation utile, de protéger leur argent, de travailler dur et d’acheter une maison. En agissant ainsi, Washington rappelle aux Noirs qu’ils pourront gagner pleinement leurs droits de citoyens.

Les Blancs américains reçurent avec enthousiasme les principes raciaux de Washington et le nommèrent leader national des Noirs. Les Blancs du Nord virent en la doctrine de Washington une opportunité de paix entre les différentes races du Sud. Les Sudistes blancs apprécièrent son programme car il n’impliquait pas d’aspirations politiques, civiles ou sociales et maintenait le Noir dans un statut inférieur.

Comme les intentions de Washington convenaient aux Blancs, des contributions substantielles furent attribuées par des philanthropes à Tuskegee ou d’autres institutions qui s’alignèrent sur le plan de Washington. Le prestige de Washington grandit au point qu’il fut considéré comme le porte-parole de la communauté noire toute entière.

Grâce au solide soutien des Blancs, Washington devint un leader noir influent non seulement dans les milieux de l’éducation et de la philanthropie mais également dans le secteur des affaires, au sein des ouvriers, des politiciens et même dans les affaire publiques.

En plus de Tuskegee Institute, Washington institua une variété de programmes pour l’extension du travail rural et aida à créer la National Negro Business League à Boston au Massachussetts en 1900. Peu de temps après l’élection du Président William McKinley en 1896, un mouvement milita pour que Booker T. Washington soit nommé à un poste du cabinet mais il retira son nom, préférant travailler en dehors de l’arène politique.

Cependant, Washington fut invité le 16 Octobre 1901 à un dîner d’état par le Président Theodore Roosevelt, devenant ainsi le 1° Afro-Américain accueilli à ce niveau. La même année fut édité son livre le plus connu, « Up from Slavery » qui obtint immédiatement un large succès et eut un immense impact sur la communauté afro-américaine ainsi que sur ses amis et alliés.

D’un point de vue privé, Booker T. Washington a été marié 3 fois. Dans son ouvrage le plus célèbre, « Up from Slavery », il rend hommage à toutes ses épouses pour leur contribution à Tuskegee, avouant clairement que sans leur participation le projet n’aurait pas été couronné d’autant de succès.

Sa 1° femme, Fannie N. Smith, était originaire de Malden, lieu où il vécut de 9 à 16 ans et avec lequel Washington garda des contacts toute sa vie. Ils se sont mariés durant l’été 1882 et eurent une fille Portia M. Washington mais Fannie décéda en Mai 1884. Sa 2nde épouse Olivia A. Davidson, née dans l’Ohio, a étudié à l’Institut d’Hampton puis à l’Ecole Normale du Massachussetts à Framingham. Elle a enseigné ensuite dans le Mississipi et le Tennessee avant d’être engagée à Tuskegee. Lorsque Washington fait sa connaissance, elle est professeur et devient sa principale assistante. Ils se sont mariés en 1885 et ont eu 2 fils, Booker T. Washington Jr et Ernest Davidson Washington avant qu’elle ne meure en 1889. En 1893, Booker T. Washington se remarie pour la 3° fois avec Margaret James Murray, originaire du Mississipi et diplômée de l’Université de Fisk. Ils n’eurent pas d’enfants mais elle se chargea de l’éducation de ceux nés des précédentes unions de Washington. Elle survécut à son époux et décéda en 1925.

 

 

En dépit des nombreux voyages auxquels il était assujetti ainsi que des multiples responsabilités qui étaient les siennes, Washington est toujours demeuré responsable de Tuskegee. La masse de travail qui est la sienne détériore rapidement sa santé et il s’effondre à New York. Il est ramené en urgence à Tuskegee où il décède le 14 Novembre 1915 à l’âge de 59 ans. Dans un premier temps, les causes de sa mort ne sont pas très claires : on suppose de l’épuisement nerveux et de l’artériosclérose. Il est enterré sur le campus de l’Université de Tuskegee, près de la chapelle. En Mars 2006, avec l’autorisation de ses descendants, l’examen des dossiers médicaux indique qu’il était en fait décédé d’hypertension artérielle avec une pression plus de 2 fois supérieure à la normale.

Son autobiographie, « Up from Slavery », raconte sa spectaculaire ascension, des très humbles débuts jusqu’à la fondation de Tuskegee ; elle prône les convictions de Washington comme l’amélioration du statut social et économique de l’Afro-Américain via un travail acharné. Cette institution et cette initiative étaient controversées à l’époque. En effet, la carrière de Washington est pleine de paradoxes.

Il conseilla aux Noirs de rester dans le Sud, évita les débats politiques et les protestations en prônant l’entraide économique et la formation professionnelle mais il devint un chef politique puissant, l’ami d’hommes d’affaires comme Andrew Carnegie et même le conseiller des présidents.

Booker T. Washington accepta publiquement, sans aucune protestation, la ségrégation raciale et la discrimination électorale mais secrètement finança et dirigea de nombreuses poursuites judiciaires contre de telles proscriptions des droits civils.

Il prêchait une morale de puritain ainsi qu’une hygiène personnelle exemplaire alors qu’il était engagé dans des actes de sabotage et d’espionnage contre ses opposants noirs.

Devant les Blancs il était un modèle d’humilité et de zèle tandis qu’avec ses collaborateurs et les élèves à Tuskegee il était un despote bienveillant.

Certes il était fréquemment critiqué pour son caractère opportuniste ; cependant, l’extraordinaire succès de Tuskegee augmenta durant ses 34 années de direction de l’établissement et a réduit au silence beaucoup de ses détracteurs.

« Il s’agissait pour nous de prouver qu’il était possible à la race nègre de fonder un établissement d’instruction et d’éducation et de le diriger convenablement. Echouer, c’était porter un coup à la race toute entière. Tout était contre nous. On pensait communément que le succès, naturel, certain pour les Blancs, avec nous serait une chose inouïe. Ces considérations pesèrent très lourdement sur nous. » Booker T. Washington, Autobiographie d’un nègre.