La condition de la femme dans l'Afrique Subsaharienne

 

 

Quelle est la condition des femmes africaines sur le continent noir ? La question est très vaste et ne peut se résumer en quelques lignes ; aussi j’aimerais simplement offrir un bref aperçu révélateur de ce qu’est, à mes yeux, le calvaire de la femme dans la société africaine. Si dans nos sociétés occidentales le combat a été long pour que la femme puisse gagner la place légitime qui est la sienne, si la lutte est loin d’être terminée pour parvenir à la parité, au respect intégral, à la juste reconnaissance des valeurs de chacune, en Afrique, la femme ne détient quasiment aucune valeur, bafouée, trahie, utilisée comme du vulgaire bétail, majoritairement interdite d’instruction, elle survit au sein d’un système aux traditions moyenâgeux dont elle est pourtant le rouage le plus important.

Bien sûr décrire la femme africaine telle une personne entravée, privée de ses libertés fondamentales, martyre dans une Afrique exsangue où règnent la misère et la violence, être sans instruction, c’est renvoyer une image réductrice, même si cette triste réalité existe, car c’est occulter l’existence de cette Afrique positive où les femmes jouent un rôle plus que conséquent ; les femmes africaines sont l’espoir d’un continent qui croule sous les mauvaises nouvelles (guerres, sida, corruption, famines) car partout elles s’engagent pour améliorer le sort des leurs.

Il suffit de se déplacer dans une campagne africaine pour se rendre compte de l’extrême utilité des femmes. Partout, elles occupent une place importante dans l’activité économique car elles couvrent tous les créneaux de l’artisanat et du commerce. Malheureusement, même si elles sont de plus en plus instruites, la part qui leur est faite dans le partage des rétributions est très congrue. Elles supportent le poids d’une tradition qui ne leur reconnaît pas la majorité civique, elles ne possèdent pas la terre, ne disposent pas d’un revenu comptabilisé et, de ce fait, ne peuvent pas bénéficier en leur nom propre d’un prêt ou d’une avance pour développer leur activité. Il y a un fossé entre le rôle économique réel des femmes de l’Afrique subsaharienne et leur pouvoir dans la société. Au prix de multiples efforts certaines ont conquis leur autonomie mais l’immense majorité est toujours victime d’une extrême précarité socio-économique, même si, instruites ou pas, nombreuses sont celles qui font preuve d’une ingéniosité extraordinaire afin de « s’en sortir » dans un monde souvent hostile.

Alors que les femmes africaines sont reconnues pour être le pilier nourricier de la famille, que leur rôle est primordial dans le maintien de la cohésion sociale, qu’elles ont la confiance des ONG et autres organes de développement parce qu’elles sont plus honnêtes que les hommes, leurs droits sont encore entachés d’incertitudes et d’obstacles masculins.

Pourtant, via le « Protocole à la Charte africaine des Droits de l’homme et des peuples relatif aux droits de la femme », l’Union Africaine possède un outil de qualité apte à positionner la femme africaine au même niveau que les femmes occidentales. En effet, l’égalité entre l’homme et la femme y est fortement souligné, la monogamie encouragée et, sans que le terme soit véritablement écrit, l’excision interdite ; de plus, elle a le droit d’acquérir des biens propres, les biens communs acquis durant le mariage doivent être partagés équitablement, elle dispose d’un accès à la terre et la veuve a le droit à une part équitable dans l’héritage des biens de son époux.

43 des 53 pays de l’Union Africaine ont signé ce Protocole, 21 l’ont ratifié (ce qui permet sa mise en œuvre). Le Soudan et la Tunisie ne l’ont ni signé ni ratifié.

Ceci relève du droit. La réalité est toute autre car dans cette société subsiste la soumission au système patriarcal qui détermine de manière irrévocable la subordination légale, sociale, politique et morale de la femme à l’homme.

Lors d’un séminaire organisé au Burkina Faso en 2006, les hommes ont tous insisté sur les facteurs traditionnels qui n’autorisent pas les femmes à accéder de manière stable à la terre. En fait, le souci avoué ne résidait qu’en un seul domaine : en devenant plus indépendantes par le foncier, les femmes affaiblissaient la puissance masculine… D’ailleurs des témoignages ont indiqué que beaucoup de dossiers présentés par les femmes n’aboutissent pas et sont sujets à de multiples requêtes financières illégales par les fonctionnaires mâles.

Pourtant il est indéniable que l’accès stable de la femme africaine à la terre voire la propriété est un facteur incontournable à une amélioration de la production alimentaire durable et ainsi à l’autonomie alimentaire d’un pays. En Afrique, les femmes sont des mères courage qui ont le génie économique de la survie. Elles pourraient être l’avenir de l’Afrique si les Etats s’affirmaient véritablement démocrates et leur rendaient justice.

En effet, de toutes parts, des obstacles s’affirment pour freiner leur essor. Tout d’abord il faut être conscient que l’Afrique est gérée par deux sortes de droits : le droit « moderne » (de beaux écrits en faveur de la femme mais rarement appliqués) et le droit coutumier (qui l’enferme dans des traditions ancestral où elle n’a pratiquement aucune valeur). Le second prime, bien évidemment, dans un domaine où leur intervention est essentielle : l’accès à la terre. Forces de travail et génitrices, elles doivent se contenter de mettre en valeur une terre dont elles ne seront jamais propriétaires. Ce qui vaudra à René Philombe, écrivain camerounais, de constater que la femme est vue comme « machine à plaisir et machine agricole ».

Autre difficulté récurrente que rencontrent les femmes africaines, financer leur projet. De la production vivrière à la restauration, en passant par la cueillette, la transformation, l’élevage, l’artisanat et le commerce, les femmes sont le poumon économique de l’Afrique. Pourtant solliciter un emprunt se traduit généralement par une fin de non-recevoir. Tout se passe comme si le système financier formel les rejetait. Plus de la moitié des femmes ayant une activité commerciale ne possède même pas de compte bancaire. Il en résulte qu’elles ne peuvent se développer (surtout en milieu rural) et ne peuvent bénéficier des techniques modernes. Seules les ONG sont un agent capital pour les aider dans une émancipation citoyenne, dans leur vie de femmes, de mères et de travailleuses. Malheureusement dans le contexte actuel de désorganisation sociale qu’est l’Afrique, le frein mis à l’essor des initiatives féminines limite leur impact à une utilité de subsistance.

 

 

Le poids culturel est le plus dangereux des ennemis pour la femme africaine car, de surcroît, il est invisible. Emprisonnée dans un système patriarcal, la femme africaine est sensée représenter la vertu, l’abnégation et peu comprenne qu’elle souhaite s’émanciper, qu’elle ose exiger plus de liberté. Dans les campagnes reculées, elle n’a pas droit à l’instruction, appelée à se marier et étrangère en sursis chez son époux, elle doit accepter sa polygamie et est susceptible d’être répudiée à chaque instant. Elle doit demeurer à sa place, ne pas désirer l’accès aux livres qui ne pourraient que lui bâtir des rêves saugrenus, ne pas faire de vague. Hélas, souvent ces mêmes mères « sacrifiées » reproduisent involontairement un schéma d’éducation défavorable en élevant leurs fils tels des « petits coqs » appelés à régner alors qu’elles inculqueront à leurs filles un enseignement d’êtres dévolus aux tâches subalternes comme le ménage, les courses ou la cuisine. Dès l’enfance les jeunes filles sont accoutumées aux « Tais-toi c’est l’homme qui décide ».

Bien sûr on ne saurait parler des freins à l’épanouissement des Africaines sans évoquer le climat social dans lequel elles évoluent, plus que délétère : mauvaise gouvernance du pouvoir en place, tribalisme, intégrisme religieux… La liste des pays où sévissent des conflits est longue : Burundi, Rwanda, Angola, République démocratique du Congo, Libéria, Sierra Leone, Côte d’Ivoire… Dans tous ces états, actuellement ou dans un passé encore proche, les femmes et les enfants sont les victimes les plus durement touchées. Dans les camps de réfugiés, il n’est pas rare de voir les plus jeunes se prostituer pour un sac de riz. Puis, il y a le calvaire de ces mères à la dérive dont les progénitures ont été enrôlées de force pour servir de chair à canon. Il y a le drame de ces milliers de femmes burkinabés ou guinéennes prises comme boucs émissaires dans une Côte d’Ivoire en plein marasme social. Du jour au lendemain, il leur faut quitter un pays où elles sont installées depuis des années, abandonner une relative stabilité socio-économique pour un avenir hypothétique. Il y a le drame de ces femmes victimes de l’intégrisme religieux, condamnées à être lapidées pour adultère et autres prétextes discutables.

Et quand bien même elles vivent dans des Etats « socialement stables », ce sont d’autres qui décident de leur destinée. Elles triment chaque jour, non point pour voir évoluer leur programme de santé ou leur système d’éducation mais pour rembourser une dette extérieure qui n’en finit jamais. Elles suent sous le soleil et la pluie, elles travaillent dans des conditions difficiles pour, au final, ne jamais être écoutées car leur opinion n’a que trop peu d’importance dans la balance.

Généralement il est considéré que la meilleure sortie pour la jeune fille c’est l’école, qui est partout libératrice. Au Burkina Faso, par exemple, le taux d’alphabétisation des femmes est de moins de 10% alors que celui des hommes est d’environ 30%. Néanmoins, pour suivre ses études, la jeune fille issue des milieux ruraux est obligée de quitter sa famille dès l’âge de 11 ans. Dans la plupart des cas, elle trouvera un hébergement chez un parent ou un « tuteur ». Malheureusement, là où la démarche peut paraître anodine chez nous, la jeune africaine sera régulièrement confrontée à des harcèlements sexuels, des viols ou des « relations forcées » tout le reste de sa scolarité. En effet, le maître, le professeur, le tuteur sont autant de dangers car tous les hommes qui l’entourent ont autorité et pouvoir sur elle. Elle ne dispose d’aucun moyen pour se faire entendre et d’échapper à son tragique sort puisque pour des raisons de pauvreté et de dépendance matérielle, ces violences sont la condition même de sa scolarité. Dans un tel contexte, les responsables ne culpabilisent nullement et les jeunes filles n’ont surtout pas intérêt à entreprendre une quelconque démarche de révolte car elles seront accusées de provocation ou de consentement. Il en découle des études contrariées, des grossesses non désirées, des avortements dangereux et des morts précoces. Même si, aujourd’hui, les jeunes filles s’organisent de plus en plus pour défendre leurs droits en sensibilisant le public, la classe politique et les responsables de l’éducation, elles ne trouvent pas encore assez d’échos pour véritablement faire changer les mœurs.

Au gré de mes « rencontres » africaines j’ai été confrontée à une pratique que je réprouve viscéralement : la polygamie. Pour un esprit tel que le mien où le mariage est, en premier lieu, un engagement du cœur, la consécration d’un amour exclusif nanti d’une multitude de sentiments que 2 êtres éprouvent l’un envers l’autre, la polygamie est inconcevable. Au contraire des comportements occidentaux, cette coutume est largement répandue en Afrique. Posséder deux, trois voire quatre épouses garantit à l’homme la survie et une main-d’œuvre à bon marché. Pour un homme africain, avoir plusieurs femmes est tout ce qu’il y a de plus normal car cela signifie un supplément de virilité et une assurance de descendance. La descendance est la valeur fondamentale des sociétés africaines car la progéniture est considérée comme la principale richesse humaine. Et avoir une nouvelle épouse coûte moins cher qu’une bonne ! Naturellement si la polygamie est largement répandue dans la tradition africaine, la polyandrie, est bien entendu, inconcevable. Pourtant les hommes eux-mêmes sont souvent conscients que leur polygamie engendre des atmosphères irrespirables car des jalousies éclatent entre les diverses femmes et surtout plus violemment entre les enfants nés des différents lits. Pourtant dans les milieux ruraux l’homme profite largement de cette pratique pour exploiter un maximum ses épouses et en profiter pour paresser. Au fil des générations il a su mettre en place une organisation qui fait que les femmes sont quasiment ses esclaves : femmes à l’œuvre de l’aube jusqu’au soir, responsables des repas, de la recherche de bois et d’eau, ensemençant les champs au pic et à la pelle, leur dernier-né noué autour des reins, femmes qui, la nuit venue, doivent encore se garder disponibles pour les avances de leur mari car une Africaine ne se refuse pas à son époux. Les femmes s’épuisent, l’homme se prélasse sur une chaise, sous un parasol, et écoute la radio en sirotant une bière ou font la sieste. Nombreuses sont les femmes africaines qui se révoltent face à tant de paresse car elles sont conscientes que leur mari les épuisent, profitent du produit de leur travail et ne pensent qu’au sexe. Certaines ont osé agir et sont parties. Des témoignages rapportent que ces femmes incitent leur propre fille à étudier et demeurer indépendantes. Pourtant il n’est pas si sûr que l’école change tout car la plupart des hommes professeurs sont eux-mêmes polygames. Et le triste constat d’avouer que désormais on semble passer d’une polygamie de nécessité à une polygamie de loisir, avec des femmes toujours plus jeunes ! Dernier point où la polygamie s’avère une pratique des plus fâcheuses, en dehors des critères moraux : c’est un facteur d’aggravation de la pandémie du SIDA. Des pays comme l’Afrique du Sud où un adulte sur cinq est infecté, les statistiques révèlent qu’un homme sud-africain atteint du VIH contamine en moyenne 3.5 femmes ! Malheureusement dans un continent ravagé par le SIDA, l’extrême pauvreté, l’inaccessibilité aux soins médicaux, gravement carencé en matière d’alphabétisation et d’éducation, la lutte contre la polygamie n’est vraiment pas une priorité pour les autorités.

Depuis plusieurs années, les femmes africaines doivent affronter une situation nouvelle : l’absence de leur mari parti faire fortune sous d’autres cieux. Pendant des mois voire des années elles restent seules au pays avec les enfants, la lourdeur de l’éducation, la belle-famille, le manque d’argent et les exigences de la fidélité. Au début l’époux envoie de l’argent, des bouts de ficelle, à peine de quoi faire survivre la tribu qui est la charge de l’expatrié. Tous les mois l’argent est kidnappé par les membres mâles de la famille, la femme n’a pas son mot à dire, elle subit. La haine s’installe entre la femme et sa belle famille, les enfants souffrent de l’absence d’un père, font l’objet de moqueries. Les nouvelles s’espacent, les envois d’argent aussi. La femme se sent frustrée car elle se trouve dans l’impossibilité même de procréer puisque son mari est au loin. Nombreuses sont celles qui supputent des infidélités, d’autres vies construites là-bas. Elles se sentent abandonnées. Toutefois, au fil du temps, certaines parviennent à réagir et demande le divorce par défaut d’entretien du ménage. La grande majorité, hélas, vivant dans les villages reculés, n’ont pas d’autres options que de prendre un amant afin de retrouver la chaleur et la tendresse d’un homme. Ces relations sont vécues dans le plus grand secret car l’infidélité d’une femme est très mal vue et lorsqu’une grossesse naît de cette liaison dangereuse les futures mères se livrent trop souvent à des avortements ratés ou des infanticides monstrueux destinés à laver ou éviter la honte d’avoir succombé aux plaisirs charnels avec un autre.

Au final, quand bien même l’on souhaite demeurer optimiste quant à l’évolution des mentalités et des mœurs, force est de constater que la condition des femmes en Afrique relève plus du calvaire que d’un épanouissement. Des notions existentielles basiques dans nos sociétés occidentales sont encore totalement inconnues en Afrique subsaharienne. Là où l’homme moderne a su donner une autre dimension à son rôle d’époux et de père chez nous, les Africains demeurent enliser dans des coutumes moyenâgeuses qui bafouent complètement les droits légitimes des femmes. Toutefois loin de nos esprits l’idée de nous apitoyer sur le sort de ces femmes, elles n’ont point besoin de nos larmes ou de nos paroles mielleuses mais de notre AIDE. A chaque fois qu’une organisation sollicite notre collaboration pour soutenir une avancée quelconque de la femme en Afrique, pensez-y et agissez car ce qui peut paraître insignifiant à nos yeux est un pas de géant pour elles !