Résistance des Noirs lors des traites atlantiques

 

 

Si de nombreux ouvrages sont consacrés aux « calvaires » vécus par les Africains réduits à l’esclavage dans l’Amérique du XVII° au XIX°, si maints écrits relatent la résistance, la rébellion et les évasions de certains esclaves, peu de traces subsistent des conditions dans lesquelles s’est organisé ce commerce sur le sol africain. L’attitude des Africains en la matière a été très peu étudiée. Dans un premier temps, elle a été falsifiée par les négriers et les racistes puis, de nos jours, par des historiens bourgeois d’orientation coloniale ou néo coloniale.

Il me semble utile de préciser que l’Afrique a connu l’esclavage et la traite des Noirs avant la venue des Européens. C’est pourquoi, dans les premiers temps, lorsque les Européens commencèrent à acheter des esclaves cela fut considéré comme un arrangement commercial ordinaire.

Toutefois, dès le début, les relations furent rarement amicales. Des Blancs armés se jetaient sur les Africains venus les accueillir en confiance ou avec crainte, tuaient ceux qui résistaient et embarquaient les autres, ligotés.

En dépit d’une évidente supériorité en armement, les Africains ne furent jamais effrayés. D’abord parce que, grâce à leurs propres moyens d’informations (tam-tam, signaux de fumée) ils étaient avertis de l’arrivée d’étrangers indésirables puis parce qu’ils avaient su mettre en place des interventions hostiles permanentes (attaques soudaines, flèches empoisonnées).

Dans les conditions de la réalité africaine des XV° au XVII° siècle, il ne pouvait se produire de grandes révoltes bien organisées contre les Européens car il n’existait presque pas de grandes formations étatiques dans les régions où les Européens pénétraient, ce qui facilita la réussite de la politique des colonisateurs qui consistait à semer la discorde entre les chefs de s différentes tribus. De surcroît, les Européens avaient derrière eux les pays les plus avancés de temps en matière de matériel et d’expérience militaires. Au début, l’Afrique ne pouvait riposter qu’avec des arcs et des flèches utilisés par de petits groupes de guerriers issus de tribus isolées. Toutefois, leur résistance obligea les colonisateurs, installés sur les côtes, à se construire des fortifications pour se préserver de leurs attaques.

Les premiers temps, grâce à leurs constructions nanties de hautes murailles et suréquipées en artillerie, les Européens réussirent presque toujours à repousser les assaillants. Mais lorsque les Africains parvinrent à manier les armes à feu dont ils furent d’abord effrayés et, en dépit d’une résistance furieuse des colonisateurs, investissaient les forts et les incendiaient.

Les quelques publications consacrées au commerce des esclaves faisaient état de la férocité des Africains ainsi que de leur goût pour le pillage.

En définitive, expliquer leurs attaques en invoquant seulement cela, revient à minimiser leur lutte. Ces actions s’expliquaient avant tout par la haine qu’inspiraient les envahisseurs.

La lutte contre les conquérants et colonisateurs européens s’est surtout déployée avant le XVIII° siècle, période la plus intense de la traite des Noirs. Du reste, à cette époque, l’ensemble de la politique des Européens en Afrique est conditionné par ce commerce. La résistance des Africains aurait donc du être dirigée contre les négriers or, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a jamais eu de tels mouvements.

Par contre, de nombreux témoignages rapportent les fréquentes révoltes d’esclaves pendant le voyage à travers l’Atlantique ainsi que dans les colonies du Nouveau Monde.

La conclusion habituellement adoptée par les historiens de l’époque et confirmée par les négriers et les colonialistes était la suivante : les Africains connaissaient l’esclavage depuis longtemps et ils ne protestaient pas contre car c’était devenu une condition d’existence habituelle. Les soulèvements et les tentatives d’évasion sur les navires n’étaient la conséquence que des mauvais traitements infligés aux individus et non pas du au fait qu’ils ne souhaitaient pas être esclaves. En réponse, les partisans de ce type de commerce rétorquaient : « Traitez mieux les esclaves africains et il n’y aura pas de révoltes ». Mais les mêmes gens, afin de se donner bonne conscience, déclaraient que l’exportation des Africains hors de leur pays était un bien du fait que, soi-disant, l’esclavage en Afrique est beaucoup plus terrible que dans le Nouveau Monde car les captifs ont des vies bien meilleures dans les plantations d’Amérique.

Curieusement on n’a jamais confronté la première et la seconde affirmation des marchands d’esclaves. Aujourd’hui il apparaît évident que si ces propos s’étaient avérés exacts, il demeurerait des traces de fréquentes révoltes contre la traite des Noirs en Afrique.

Naturellement plusieurs questions interpellent les esprits : tout d’abord, pourquoi n’y-a-t-il pas eu de lutte contre la traite des Noirs par les Européens sur l’Atlantique ; ensuite, comment se fait-il que les esclaves isolés qui résistaient pour se sauver, eux-mêmes ou leur famille, et parvenaient à fuir les caravanes ne pouvaient-ils pas généralement compter sur l’aide des habitants de la région ; enfin, pourquoi lorsqu’un fuyard était repéré était-il presque systématiquement vendu à un négrier européen ou à un marchand africain ?

Pour répondre à toutes ces interrogations, il est indispensable de se replacer dans le contexte africain de l’époque. Imaginer une réalité où des individus ont instaurés depuis plus de 200 ans le désordre dépravant de la traite des Noirs. La durée a engendré une acceptation, telle une coutume, dans l’esprit des Africains qui en acceptaient même la cruauté comme inhérente au phénomène. Des êtres ignobles en avaient fait leur profession et c’était pour eux une source permanente de revenus. Toute personne faible capturée représentait un profit concret et immédiat : des marchandises, des armes, du vin… Entreprendre un travail productif était inutile car l’activité la plus avantageuse était la chasse à l’homme ou déclencher des guerres afin de faire des prisonniers pour ensuite les vendre.

En fait c’était une lutte constante pour demeurer parmi les plus forts pour ne point tomber sous le joug d’un chasseur et subir l’esclavage. La traite des Noirs a été à l’origine d’une horrible dévaluation de la vie humaine. Elle a entraîné une dégradation morale, la déformation des plus belles qualités humaines, des mentalités que ce soit celles des marchands d’esclaves ou des captifs.

Sociologiquement, la traite des Noirs a engendré des divisions, une multitude d’isolement car chacun essayait de se sauver ou de protéger ses proches, au détriment des autres.

Il existe très peu de documents relatant les comportements des différents groupes humains réduits en esclavage. Toutefois des témoignages rapportent que certains n’avaient pas le courage de lutter, mouraient de nostalgie, se suicidaient ou bien travaillaient en attendant la mort avec indifférence.

Malgré tout, nombreux sont ceux qui ont opposé une résistance en Afrique ; ils s’évadaient des caravanes d’esclaves, se rebellaient au moment du chargement dans les navires. Des témoignages attestent d’évasions réussis mais aucun ne rapportent si les fuyards ont réussi à revenir chez eux.

Même si les châtiments encourus étaient odieusement cruels, il demeure une multitude de preuves confirmant des révoltes d’esclaves dans le Nouveau Monde (les nègres marron à la Jamaïque et à Cuba, des villages d’esclaves en fuite au Brésil, des centaines de soulèvements aux USA). Mais pourquoi ces êtres qui ne s’opposaient pas ouvertement à la traite des Noirs en Afrique se révoltaient-ils arrivés à destination ?

La cruauté des planteurs n’est pas l’unique raison. D’abord il est notable de souligner que bon nombre des révoltés au sein des captifs sont des Africains qui furent toujours contre la traite des Noirs. Or en Afrique ils ne pouvaient lutter contre ce fléau car la moindre parole ou action contre se soldait par la mise en esclavage ou la mort. De plus, il n’y avait pas d’endroit où l’on puisse fuir ce commerce de chair humaine. Les Africains, sur leur continent, se contentaient de se défendre mais ils ne pouvaient envisager aucune offensive contre les négriers.

Par ailleurs, les affirmations selon lesquelles les Africains ne protestaient pas contre l’état d’esclave du fait qu’il leur était habituel est totalement fausse. Bien au contraire, ils ne cessaient de lutter pour recouvrer la liberté et, lorsqu’ils voyaient qu’il n’y avait aucun espoir de se libérer, bien souvent ils préféraient la mort.

Dans les caravanes, les mains liées, attachés par le cou et escortés par des gardes armés, ils tentaient tout de même de fuir à la moindre occasion favorable. Jusqu’à l’embarquement, s’apercevant qu’ils n’allaient pas être vendus dans leur pays, ils luttaient. Enchaînés, ils se jetaient sur les matelots et les gardes, ils sautaient à la mer mais entraînés par le poids de leurs chaînes ils se noyaient. Parfois même, s’ils voyaient qu’ils allaient être récurés par une chaloupe, ils préféraient se laisser volontairement couler plutôt que de se faire attraper par le négrier.

Ensuite, à bord du vaisseau, les plus forts, les plus décidés menaient une lutte active : ils organisaient une révolte, attaquaient l’équipage du négrier, s’emparaient parfois même du navire.

Ceux qui n’avaient pas la force ou le courage d’intervenir ouvertement résistaient au marchand d’esclaves passivement, avec opiniâtreté et insistance : ils se laissaient mourir de faim ou se jetaient par-dessus bord.

Les grèves de la faim engendraient des épidémies et une mortalité massive des captifs. Les coups, la torture n’étaient d’aucun secours : les Africains ne voulaient pas être des esclaves. Cette façon de se laisser mourir était si répandue parmi les Africains qu’en Angleterre on fabriquait , outre des fers, des colliers, des chaînes et des cadenas, des appareils spéciaux en métal qu’on introduisait dans la bouche des esclaves refusant de manger afin de les nourrir de force.

Nombre de rapports font état de révoltes à bord des négriers au XVIII° siècle. Parfois les Africains parvenaient à prendre le contrôle du bateau ; souvent lorsque la situation était vraiment désespérée, ils n’hésitaient pas à provoquer le naufrage du navire. Vers 1830, des hommes d’affaires de Bristol se plaignaient même de voir leurs revenus baisser dans le secteur de la traite des Noirs à cause du nombre importants de navires disparus.

Les archives détiennent de nombreuses traces de voiliers enlevés par les esclaves ; toutefois de nombreuses résistances sont restées dans l’ombre car les Africains après avoir pris le bateau ne savaient pas le gouverner et s’échouaient, morts de faim et de soif. Des marins ont rapporté qu’ils avaient rencontré des navires à bord desquels l’équipage européen gisait et les esclaves étaient dans un état de complet épuisement. D’autres qu’il n’y avait que des cadavres desséchés d’esclaves ou, au contraire, seulement des matelots tués.

Les marchands d’esclaves relevaient habituellement une indocilité particulière chez certains peuples ou tribus d’Afrique. Ils estimaient qu’il fallait faire preuve de beaucoup de prudence s’il y avait des Mina et des Koro-mantins, toujours prêts à s’évader ou à se révolter. D’autres mentionnaient l’audace des Ewe, parlaient de l’impossibilité de briser l’âme fière des esclaves Ashanti ou mettaient en garde contre l’insoumission permanente des esclaves achetés dans la région de Kiwa et de Mom-bassa. Les peuples africains stupéfiaient les Européens par leur inacceptation intransigeante de leur état d’esclaves, leur volonté d’être libres, leur audace et leur opiniâtreté dans la lutte. Tous dans leur ensemble.

Cette résistance prouve que les Africains, comme tous les individus de la planète quelle que fut leur race, aspiraient à vivre libres. Et seuls des Occidentaux imbus d’une supériorité injustifiée et d’un orgueil  malsain ont pu penser pendant toutes ces années que les esclaves africains n’avaient été que de pauvres créatures stupides et soumises, à mi-chemin en l’homme et le singe.